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MARIE
Vendredi 23 nov 2007
à 21h40
Sur LA UNE
dans la nouvelle série «Histoires Vraies».

Peut-être connaissez-vous sans le savoir un proche atteint de schizophrénie.

Histoire d'une rencontre et d'une collaboration

Vanessa, je l'ai rencontrée par Internet fin 2001. Jeune Française d'origine yougoslave, elle voulait absolument témoigner sur une guerre qui avait bouleversé sa vie.
 
    " Je vis à Valence, dans la Drôme. Mon père est yougoslave et nous nous rendons tous les étés à Leskovac dans notre famille. J'ai 24 ans. Dès le début de la guerre, j'ai été choquée par le décès de mon cousin et les convois des réfugiés serbes qui quittaient la Croatie. De retour en France, les médias déformaient l'info et la colère m'a prise pour ne plus me quitter. Révoltée à la suite des bombardements, j'ai voulu agir et j'ai tenté de me former aux métiers de l'image sur Marseille de manière autodidacte. J'ai écrit des scénarios que j'ai commencé à réaliser mais je dois me rendre à l'évidence, en tant que militante, qu'il y a urgence et que les diffuseurs ne partagent pas mon point de vue. Je ne sais comment me rendre utile et quoi faire. Je souhaite vous rencontrer de tout coeur et espère que nous trouverons matière à travailler ensemble. "

Vanessa

De mon côté, après avoir investigué à de nombreuses reprises en Yougoslavie et analysé les stratégies secrètes des grandes puissances, je venais de réaliser un reportage au Kosovo. 16 heures d'images exclusives. Des interviews de Serbes, Roms, Juifs, Musulmans, Turcs, Gorans : toutes ces populations attaquées et pourchassées par " nos amis ", les séparatistes albanais de l'UCK, protégés par l'Otan. Aucun média ne parlait de cette purification ethnique. A les en croire, tout était en train de s'arranger là-bas. Une première tentative de monter ces images avait échoué, le film était en panne.
    J'ai proposé à Vanessa de venir à Bruxelles pour faire un film avec ces images. Immédiatement elle a tout quitté pour venir à Bruxelles réaliser Les Damnés du Kosovo.

" Mon pays d'accueil a bombardé mon pays d'origine "
En fait, Vanessa était exactement la personne qu'il fallait pour ce travail délicat. Parce que cette jeune fille était " métisse " : Française en Yougoslavie et Serbe en France. D'une part, elle avait éprouvé à travers sa famille les souffrances que causent les guerres des grandes puissances. D'autre part, elle avait vécu la manière dont la télé française avait " justifié " cette guerre et manipulé l'opinion. En déformant de nombreux faits et surtout en cachant les intérêts et les actions en coulisses des USA, de l'Allemagne, de la France…
    Cette " métisse " éprouvait donc un besoin irrésistible : montrer et faire comprendre comment et pourquoi son pays d'accueil avait bombardé son pays d'origine.

" C'est la France qui a tué Grand-Mère ? "
Et il n'y avait pas que les bombardements qui tuaient. L'embargo aussi, imposé à la Yougoslavie depuis 1991. Une guerre plus meurtrière encore et plus lâche car non déclarée.

  - " Maman, pourquoi ma Grand-Mère de Yougoslavie est-elle morte ? "
  - " Elle avait le diabète. "
  - " Mais Grand-Mère de France a aussi le diabète… "
  - " Oui, mais Grand-Mère de Yougoslavie n'avait plus d'insuline pour se soigner, alors elle est morte. "
  - " Et pourquoi elle n'avait plus d'insuline ? "
  - " A cause de l'embargo. La France a interdit d'importer des médicaments en Yougoslavie. "
  - " Alors, c'est la France qui a tué Grand-Mère ? "

Dix années de souffrances à l'âge où normalement on rêve de sorties, de garçons et d'un avenir souriant. Vanessa a treize ans en 1991, lorsque la guerre éclate en ex-Yougoslavie. Du jour au lendemain, elle se retrouve marquée au fer rouge. Montrée du doigt avec ce nom qui a le malheur de se terminer en " ic ", comme tous les démons du moment. Traitée de " Serbe " alors qu'à l'école, dans les médias, partout, les Serbes sont dépeints comme des nazis.
    Cependant, à plusieurs reprises, elle prend les médias en flagrant délit de mensonge. Un jour, tout à coup, elle voit à la télévision française l'image de son jeune cousin. On le présente comme vivant, alors qu'il a été tué depuis longtemps par des milices croates. Plus tard, une télé allemande le montre mort, mais le présente comme étant un… Croate, victime des Serbes ! C'est bien connu, il n'y a pas de Serbes victimes, puisqu'ils sont contre nous !
    Malgré son jeune âge, Vanessa se met alors à rechercher avec acharnement le pourquoi de cette guerre. Etudiant l'Histoire et les lois de l'économie, elle découvre peu à peu les intérêts réels des grandes puissances derrière cette guerre…
    En fait, les médias occidentaux ont soigneusement caché la responsabilité de l'Allemagne dans l'éclatement prémédité de la Yougoslavie. Et celle des Etats-Unis dans la prolongation délibérée de la guerre en Bosnie. Jamais, ils n'ont expliqué que la guerre dite du Kosovo avait en réalité pour but de liquider une économie yougoslave trop à gauche et trop indépendante des multinationales. Et surtout qu'elle faisait partie d'une bataille entre USA et Allemagne pour le contrôle des routes du pétrole et des corridors énergétiques, voies de communication commerciale stratégiques (voir nos livres Poker menteur et Monopoly - L 'Otan à la conquête du monde).

Transformer la souffrance en force
Bref, pendant toutes ces années, Vanessa sera doublement victime. Là-bas : perdant une trentaine de membres de sa grande famille : grand-mères, oncles, tantes, cousins éloignés des villages voisins, tués par la guerre mais surtout par l'embargo. Ici : diabolisée et condamnée au silence sans pouvoir se défendre. Condamnée par une presse qui en réalité a menti sur la Yougoslavie. Comme sur la guerre du Golfe, comme sur Timisoara, le Vietnam, Panama, le Rwanda et comme sur tant d'autres guerres de propagande. (voir Attention, médias ! et Test - médias)
    Cette souffrance et cette colère, Vanessa va les transformer en force. Apprenant toute seule à faire du cinéma. Parce qu'elle a compris l'importance d'employer les images pour répondre aux images. C'est l'image de la télé qui a diabolisé. C'est l'image du film qui apportera ce que la télé cache. Qui donnera vie à ceux qui sont exclus des médias, car ils ne sont pas " les bonnes victimes ".

" Il faut tout recommencer ! "
Arrivée à Bruxelles, Vanessa visionne les images qu'un ami a essayé de monter vaille que vaille. Mais réaliser un film documentaire, le profane comme moi ne s'en rend pas compte, c'est un travail énorme et complexe. Après trois jours de visionnage et de réflexion, elle me dit :

  - "C'est pas bon, il faut tout recommencer !"
  - "OK, je te donne carte blanche ! "

Pourtant, on ne peut dire que, jusqu'ici, j'ai tellement eu l'habitude de travailler avec des jeunes et de leur faire confiance. Pour tout dire, cela a plutôt été un de mes points faibles. Mais l'âge venu, et aussi quelques ennuis de santé, j'ai pris conscience qu'il était urgent de préparer la relève et de former la nouvelle génération. Donc je me lance dans l'aventure de cette coopération nouvelle. Un film à deux : moi reporter, elle réalisatrice. Pour moi, c'est une sérieuse remise en question. Pour elle, une formation sur le tas, dans l'urgence.
    Car recommencer un film, ça veut dire : 1. Revisionner tous les images tournées (les " rushes ") 2. Ecrire un bon scénario, la trame du film, ses thèmes, comment passer de l'un à l'autre. Afin de bien accrocher le spectateur sur ce sujet délicat et complexe. 3. Monter les images. Un boulot énorme : pour chaque plan, il faut définir sa longueur à une seconde près, comment associer les images pour communiquer les faits, les sentiments, l'ambiance, émouvoir, garder le rythme… Quatre mois de travail jour et nuit seront nécessaires.
    Avec un résultat brillant, reconnu par tous, y compris les professionnels. De ce résultat, je suis infiniment reconnaissant à Vanessa. Grâce à elle, ces gens du Kosovo ne sont plus des oubliés, des inconnus. Ils ont une vie, une chair, une voix. " Tu leur diras ", lui disait-on là-bas, alors qu'elle repartait pour la France. C'est fait.
    Dans le monde entier, il est à présent possible de faire savoir quelles souffrances ont été infligées par l'Otan et ses protégés. Et l'Histoire gardera une trace. La mémoire ne s'effacera pas.

Grâce au courage et à la ténacité de Vanessa, et grâce à un réseau de diffusion alternatif, Les Damnés du Kosovo connaîtront un très grand succès malgré la censure des médias officiels. Traductions en six langues, tournées de projections-débats devant des salles importantes en France, Belgique, Espagne Italie, Suisse…
    Débats où j'aurai l'occasion de former Vanessa à la partie que je connais mieux : comment parler en public, comment apporter des idées à contre-courant, comment répondre aux médiamensonges et aux préjugés. Sans s'énerver, en faisant confiance aux gens, en s'efforçant d'être clair pour tous les publics. Une excellente élève qui a vite appris. La relève est assurée. Je suis certain qu'elle fera encore des films, qui seront très utiles, et qu'elle saura défendre dans le monde.

Deux leçons : l'utilité des " métis "…
De cette réussite, on peut tirer deux leçons qui, à mon avis, peuvent intéresser pas mal de gens. Premièrement, l'utilité de ce que j'appellerai de façon provocante : les " métis ". Ces immigrés venus dans les pays riches pour se faire exploiter et mépriser. Je pense particulièrement aux derniers arrivés, les Arabes et les Africains. Officiellement, on ne méprise plus les métis, mais…
    " Métis " ? La question n'est pas qu'ils soient de sangs mélangés, mais bien de cultures mélangées. Qu'ils aient la " double appartenance " en quelque sorte.
    Dire que la société française, ou belge, ou européenne, sous-estime ces immigrés, c'est peu dire. En fait, tout se passe comme s'ils devaient rester " en bas ", humbles et soumis. En s'efforçant de bien assimiler la supériorité de la France, par exemple. " Pays des droits de l'homme ", comme chacun sait et comme chacun peut constater dans ses colonies - dictatures d'Afrique…

Le rôle des immigrés arabes et africains vivant ici ne doit pas être sous-estimé, il est énorme. Ce qu'ils ont vécu là-bas, ce que leurs familles vivent encore, est un atout précieux pour faire voir le monde autrement. Si les Français et les Européens " d'origine " sont plus facilement victimes de la propagande qui diabolise les peuples résistants, par contre aux immigrés arabes on n'a jamais pu faire croire que l'Occident allait au Moyen-Orient comme Père Noël, qu'Israël était une démocratie et que CNN et TF1 disaient vrai. Eux ont plus de chances de connaître l'Histoire, l'exploitation, les souffrances et les humiliations.
    Et donc de les communiquer ici ! Aux gens abusés par les médias. Il est vital que les immigrés arabes et africains jouent un rôle très actif contre la propagande de guerre et néocoloniale. Il est vital qu'ils prennent la parole dans la société où ils vivent maintenant. Que le dialogue des peuples et des cultures aboutisse à mettre en évidence les désinformations, les racismes, les préjugés coloniaux. Que " métis " ne soit plus une insulte, mais un atout.
    Vanessa a montré la voie sur ce plan. " Métisse ", Française et Yougoslave à la fois, elle a su établir un pont, une passerelle. Faire passer le message des victimes de là-bas au public désinformé d'ici (public également victime, en fin de compte). En sachant justement comment s'y prendre pour déjouer les préjugés médiatiques.
    Un bel exemple donc.

…et l'importance des jeunes

La deuxième leçon, c'est l'importance de faire confiance aux jeunes, d'oser leur confier des responsabilités. Je ne vais pas faire le donneur de leçons, car cela n'a pas été évident, ni rapide, mais juste dire l'essentiel.
    Bravo pour avoir osé se lancer, à 24 ans, fille d'ouvrier, sans études, dans l'aventure de la réalisation d'un film ! Et totalement à contre-courant. Un encouragement pour que d'autres jeunes fassent comme elle.
    A présent, Vanessa est associée à mon travail général sur la guerre et les médias. Pas enfermée dans une boîte " témoignages de Yougos ", mais active dans le dialogue avec tous les peuples. Pour bien montrer qu'au fond, " c'est toujours la même guerre ". Pour l'instant, nous préparons plein de projets, et particulièrement un film sur la Palestine. Elle a pris sa place dans le travail, non sans mal, car " les vieux " ne font pas facilement de la place.

Mais c'est décisif. Le monde va connaître de grands bouleversements car on vit dans un système qui n'en peut plus. C'est pourquoi on a absolument besoin de former des jeunes qui prennent leurs responsabilités, qui se lancent aussi dans l'aventure de réaliser des films, des bouquins ou d'autres formes d'intervention.

Michel Collon

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