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J'étais en reportage à Belgrade, fin 1995. Dans les locaux du Centre Anti Guerre, rue Gospodar Jovanova, lieu de rassemblement de diverses initiatives pacifistes et antinationalistes, j'avais remarqué une petite plaque sur un mur : "La Fondation Nationale pour la Démocratie ("National Endowment for Democracy''), basée à Washington, salue l'action de la directrice, Vesna Pesic, du Centre Anti Guerre de Belgrade". Un salut accompagné d'une aide financière, m'a expliqué une collaboratrice du centre. Mais quelle était exactement cette généreuse ''ONG'' américaine ? Un mouvement progressiste et pacifiste ?
Qui se cache derrière cette ONG?
J'ai voulu en savoir plus. Quelques semaines plus tard, je suis tombé sur un document datant de 1990. Un rapport d'un certain Joshua Muravchik, un expert US nettement de droite, attaché à l'American Enterprise Instituts. Ce texte explique qu'en fait le National Endowment for Democracy (NED) a été créé par... le gouvernement des Etats-unis !
"En 1984, le gouvernement américain créa pour la première fois une agence expressément destinée à promouvoir la démocratie dans le monde. Cependant, la Fondation Nationale pour la démocratie (NED) n'est pas un bras du gouvernement. Elle est dirigée de façon autonome par son propre conseil d'administration, avec un grand soin d'équilibre entre démocrates et républicains, hommes d'affaires et syndicalistes, professeurs et politiciens. L'agence reçoit chaque année des crédits du Congrès." "De temps en temps, explique encore Muravchik, des membres du Congrès critiquent le fait que les contribuables paient pour un organisme que le gouvernement ne supervise pas directement. Mais il y a de bonnes raisons pour que NED ait été créée ainsi plutôt que comme un bureau du ministère US des Affaires étrangères. Le but principal de NED est d'aider les démocrates, surtout dans les pays non démocratiques."
Un mot d'explication. Dans le jargon des milieux dirigeants US, le terme "non démocratique'' désigne un régime qui n'accepte pas la domination des Etats-unis. Les ''démocrates'' en revanche sont les gens qui acceptent cette domination. Seulement, les démocrates ont absolument besoin de discrétion, comme l'explique Muravchik : "De nombreux démocrates que nous voulons aider se sentiraient compromis s'ils acceptaient des fonds de provenant directement du gouvernement US. Des fonds provenant du Trésor US mais distribués par une agence privée indépendante non liée à une administration US précise, voilà un système plus convenable."
NED a donc pour fonction de distribuer des aides financières de façon ''plus convenable''. C'est-à-dire ? Rarement de façon directe poursuit notre expert. Les dons passent plus souvent par l'intermédiaire de groupes américains qui coopèrent avec ces partenaires étrangers. Par exemple les syndicats américains. Une organisation de paysans des Philippines peut ainsi recevoir de l'aide de la part du Free Trade Union Instituts, la section internationale du syndicat (américain) AFL-CIO. Ce n'est pas du tout comme si un syndicat philippin recevait directement de l'argent du Trésor US. Il se pourrait que ce syndicat soit en concurrence avec un syndicat communiste lequel mènerait grand tapage sur une telle aide américaine. Tandis qu'ainsi, une certaine distance est établie entre le bénéficiaire et le gouvernement US."
En fait, cette méthode de financement n'est pas nouvelle : depuis la fin des années 40 jusque vers 1965, la CIA avait transmis des fonds à des mouvements politiques, des médias et des organisations syndicales ou démocratiques. Elle l'avait fait clandestinement pour les mêmes raisons qui poussent NED à s'organiser en fondation privée : éviter que les bénéficiaires ne soient étiquetés à cause de ce soutien du gouvernement US. Seulement lorsque la couverture a été dévoilée par un étudiant de gauche, responsable de l'Association Nationale des Etudiants des USA, qui révéla les liens de son groupe avec la CIA, beaucoup de ces opérations ont été compromises à tout jamais.
Au lendemain de ces révélations sur la CIA, une commission a été mise en place par le président Johnson pour résoudre la crise. Elle recommanda de remplacer la CIA par d'autres méthodes pour la tâche d'acheminer les dollars US aux forces ''démocratiques"."
Reagan finance ''des activités intellectuelles''
Le remplacement ne sera qu'apparent. Le texte de Muravchik fait comprendre que derrière le Congrès US, la CIA reste la grande inspiratrice de ces financements occultes. Lesquels vont être renforcés lorsque Reagan intensifiera la guerre froide "en garantissant de fortes augmentations aussi bien pour les budgets d'armements que pour ceux des activités intellectuelles" (sic). Effectivement, en 1982, Reagan déclare : "Ce qui décidera finalement du conflit global, ce ne sera pas les bombes et les fusées, mais la compétition des volontés et des idées."
"Quelques mois plus tard, poursuit Muravshik, le président signe un document sur la sécurité nationale, créant le ''Projet Démocratie'', constellation de programmes inter-agences que coordonnera I'USIA. Le National Endowment for Democracy (NED) est donc né ainsi en 1984. Pour servir de paravent à la CIA. Les fonds seront distribués par l'intermédiaire des budgets de quatre institutions soeurs : le Centre pour l'Entreprise Privée Internationale, l'Institut Démocratique National, lié au parti démocrate, un organisme similaire côté républicain et l'Institution des Syndicats Libres (FTUI). C'est ce dernier qui a reçu la part du lion de ces fonds". Voilà des aveux bien éclairants : Reagan et ses successeurs ont déversé des millions de dollars dans le monde entier pour corrompre certains responsables syndicaux et les utiliser au service des Etats-unis.
NED a financé, nous apprend ce même auteur, de grandes campagnes contre plusieurs pays jugés ''dangereux'' aux yeux des États-Unis : la petite île de Grenade et son gouvernement de gauche, déstabilisé en 1986, la Pologne où les USA ont financé Walesa et son syndicat ''indépendant'' Solidarnosc, le Nicaragua et son gouvernement sandiniste attaqué par le terrorisme des contras mais aussi par la plume d'intellectuels dits d'indépendants'', la Chine où les anticommunistes ''indépendants'' ont été abondamment financés
Muravchik se réjouit d'indiquer qu'un éditeur a pu diffuser en Chine de la littérature hostile au socialisme. "Ce qui a alimenté, écrit-il, les idées apparues à Tienanmen au printemps 1989..." Après tous ces grands succès, le Congrès, extrêmement satisfait, a pratiquement doublé le budget de NED, s'apprêtant à l'augmenter encore.
Ainsi donc, la CIA finance discrètement certaines littératures afin de glorifier le capitalisme et de dénigrer le socialisme. D'autres services secrets font pareil. Récemment, on a appris que le célèbre romancier anticommuniste Orwell (auteur de La Ferme des Animaux et de 1984) avait servi d'indicateur aux services secrets britanniques. D'autres écrivains célèbres avaient aussi été.
Une question, alors... Puisque les grandes puissances et leurs services secrets financent si généreusement certains mouvements, certaines personnalités syndicales ou intellectuelles, où aboutissent aujourd'hui tous ces dollars, ces marks, ces livres sterlings, ces francs ? Quand telle ONG ou tel intellectuel prend des positions qui servent si bien les intérêts du capitalisme occidental, est-ce dû au hasard ? Apprendrons-nous, dans dix ou vingt ans, que telle plume célèbre était achetée ? En août 96, Le Monde Diplomatique nous apprenait déjà que l'historien français François Furet, célèbre pour ses attaques systématiques contre la révolution de 1789 et contre la révolution russe, avait encaissé 470.000 dollars de la fondation américaine Olin, spécialisée dans ''la défense de l'entreprise privée''.
Ainsi, à Belgrade, c'étaient les dollars du gouvernement américain qui se cachaient derrière la petite plaque discrète de l'Anti War Center. Et derrière Vesna Pesic. Laquelle allait devenir célèbre dans les manifestations de la fin 1996... Ces dollars servent à récupérer et manipuler ceux qui veulent lutter pour la paix, contre les haines nationalistes. Mais ce n'est pas le seul argent sale qu'on rencontre dans ces milieux...
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