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Le mythe du courant sous-jacent : une analyse du succès de la N-VA
Jan Blommaert

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22 octobre 2012

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Bart De Wever ne peut prétendre que les élections du 14 octobre 2012 avaient un enjeu national que dans la mesure où sa thèse du « courant sous-jacent en Flandre » tient la route. Mais examinons plutôt cette thèse d’un peu plus près.

Photo : Luc Janssens

 

Pour De Wever, la victoire éclatante du 14 octobre est une preuve de ce qu’en Flandre, un courant sous-jacent est présent et qu’il se cristallise autour de la N-VA.
 D’après ce raisonnement, ce courant sous-jacent est identique à son programme. Cette cristallisation se déroule donc en suivant les lignes du confédéralisme politique, un agenda socioéconomique néolibéral et un conservatisme éthique, appelé aussi « law and order » (la loi et l’ordre). Puisqu’un quart des Flamands environ vote pour son parti, il part du principe que toutes ces personnes souscrivent à tout ce qu’il raconte.
 Dans le texte qui suit, j’aimerais citer deux éléments qui adjoignent deux points d’interrogation à tout le moins sérieux à cette thèse. Le premier est un bref regard en arrière sur le passé ; le second concerne l’idée qu’une voix pour la N-VA constitue nécessairement un vote d’approbation sur le fond.

Retour à 2006


Dans ce pays, on a la mémoire particulièrement courte. On peut alors se mettre à prétendre toutes sortes de choses qui ne semblent tenir debout que parce qu’elles ne sont pas présentées dans un cadre plus large. Revenir sur le passé a pourtant un effet clarifiant et, puisque nos journalistes refusent de le faire, je le ferai donc ici.
 À la demande de la revue De Witte Raaf, j’ai rédigé en novembre 2006 un article intitulé « Verliezingen » (1), qui revenait sur les précédentes élections communales. Rappelez-vous : lors de ces élections, Patrick Janssens avait battu le Vlaams Belang à Anvers.
 Lors de ces mêmes élections anversoises, Bart De Wever obtenait 4095 voix de préférence sur la liste de cartel. La chose passait inaperçue et ne suscita guère de commentaires car divers candidats d’origine immigrée obtenaient des scores au moins aussi bons, sinon meilleurs, que De Wever : par exemple, Fauzaya Talhaoui, Karim Bachar et Guler Turan.
 De ces derniers, contrairement à Bart De Wever, on n’a plus guère entendu parler, après les élections de 2006. Ils figuraient tous sur la liste de Janssens et, peu de temps après la retentissante victoire électorale, ils durent avaler une interdiction de voile et assister à une situation de guerre permanente entre la police et les jeunes immigrés à Borgerhout.
 Filip De Winter avait raison quand il prétendait que c’étaient les voix immigrées qui avaient assuré la victoire de Janssens. Si ce n’est que, pendant six ans, Janssens et son collège échevinal ont vraiment tout mis en œuvre pour s’aliéner ce soutien des immigrés – avec un succès retentissant, comme on l’a vu le 14 octobre dernier.
 Mais, bien, tel était le contexte. J’ai analysé ces éléments dans l’article et j’ai également attiré l’attention sur le sentiment triomphaliste quelque peu injustifié qui a dominé après la défaite de Filip De Winter. Permettez-moi de citer en détail quelques extraits de « Verliezingen », datant de l’automne 2006 :

« Au cours des six années à venir, l’Hôtel de Ville d’Anvers sera dominé par le parti de Janssens. Mais, dans la plupart des districts, le Vlaams Belang enregistre un gigantesque progrès : à Berendrecht-Zandvliet-Lillo (+ 6,8 %), à Merksem (+ 6,9 %), à Deurne (+ 5,6 %, atteignant ainsi 43 %), à Wilrijk (+ 5,5 %), à Ekeren (+ 4 %) et à Hoboken (+ 3,6 %). À Berchem, le parti stagne (mais reste néanmoins largement au-dessus de 25 % des voix) et, à Borgerhout et Anvers même, il régresse quelque peu. »

« À Brasschaat, on assiste à une hausse de 5,9 % du VB (26,1 %) ; à Schilde, de 6,4 % (21,6 %) ; à Wuustwezel, de 4,9 % (15 %), à Boechout, de 3,4 % (17,5 %) et à Schoten, de 10,2 % même (34,7 %). Dans le district électoral de Kapellen, qui comprend également Brecht et Zandhoven, le VB grimpe de 8 % pour atteindre 31 %. Dans la plupart des communes périphériques, sa montée est plus forte que la moyenne pour la Flandre. Le conseil provincial anversois voit le VB grimper de 6,4 % (pour atteindre 28,5 %), mais cette hausse n’est pas remarquable : elle concorde avec la croissance du VB dans tous les conseils provinciaux de Flandre (la plus faible : en Brabant flamand, 6,2 % ; la plus élevée : au Limbourg : 6,9 %). (…) »

« À Alost, le VB gagne 8,9 % et devient le premier parti ; également dans des villes comme Termonde, Ostende, Ninove et Saint-Trond, il grimpe de plus de 7 % ; dans des centres comme Turnhout, Courtrai, Lokeren et Herentals, la hausse se situe entre 4 et 7 %. Et, dans des endroits où il se présente pour la première fois à l’électeur, il obtient tout de suite des scores solides : Tongres (10,4 %) et Eeklo (13 %) sont des exemples. Le schéma est très clair : la bataille pour les grandes villes – Gand, Bruxelles, Anvers – semble difficile à gagner pour le VB, mais les villes de province et les zones suburbaines de la Flandre courent en masse se jeter dans les bras de l’extrême droite. »

Si d’aucuns croient que je lance des chiffres imaginaires, il leur est toujours loisible de vérifier toutes ces données dans les archives électorales et celles des médias.
 

Le courant sous-jacent d’extrême droite


Telle était la situation après les élections de 2006. Aussi Filip De Winter – souvent un observateur très perspicace – faisait-il remarquer que sa défaite à Anvers était royalement récompensée par l’impressionnante progression du VB dans toute la Flandre. Le VB venait tout simplement de remporter ses treizièmes élections d’affilée et l’écharpe mayorale de Janssens ne pouvait y changer grand-chose.
 Vous voyez, disait De Winter, nous sommes le nouveau parti du peuple ; nous représentons la voix du Flamand. Car, voyez, cette fois, nous nous sommes établis dans toute la Flandre, nous sommes forts partout, aujourd’hui, et on – les « partis traditionnels » et l’« establishment » – ne pourra plus nous ignorer plus longtemps. La Flandre a en effet opté pour le changement.
 Si on examine la liste des communes et villes ci-dessus, on perçoit un déclic : ce sont précisément ces villes et communes qui, le 14 octobre, sont allées voter massivement pour la N-VA. De façon plus précise encore, la grande percée effectuée en 2006 par le VB dans les zones rurales et suburbaines s’est tout simplement déplacée vers la N-VA, cette fois, car, dans ces villes et communes, le VB perd à peu près tout ce qu’il avait gagné en 2006.
 Quand on examine les propos de De Winter à l’issue des élections de 2006, on perçoit également un déclic encore plus fort. Lors de la soirée électorale de 2012, Bart De Wever a exprimé l’écho presque à l’identique de ce qu’avait proclamé De Winter en octobre 2006 : Nous sommes le parti du peuple flamand, nous représentons le courant sous-jacent, et ce courant sous-jacent vote pour le changement.
 Le 14 octobre, la N-VA a repris le courant sous-jacent d’extrême droite et nationaliste du VB et elle l’a complété avec les voix bleu nuit du camp ultralibéral et quelques voix du centre droit dans d’autres camps. Les analyses détaillées des résultats qui sortiront les prochaines semaines le confirmeront.
 Il y avait donc, déjà en 2006, un courant sous-jacent constituant environ un sixième du corps électoral et, de ce courant, De Winter avant dit à l’époque qu’il était absolument d’accord avec le programme du VB. Plus encore, ce courant, c’étaient les vrais Flamands et ceux-ci se retrouvaient complètement dans l’agenda du VB aux niveaux fédéral, flamand et local.

Au contraire de ce qu’ils croient volontiers, De Wever et sa N-VA n’ont pas inventé ce courant sous-jacent. Ils l’ont hérité du VB et complété avec les libéraux radicaux provenant de l’Open VLD et de la défunte LDD.

Décortiquons un peu cette rhétorique et nous remarquons que, déjà en 2006, il y avait en Flandre un courant sous-jacent d’extrême droite et hostile à l’establishment et qu’il se rangeait résolument derrière De Winter. Nous remarquons aussi que ce courant d’extrême droite se déclare aujourd’hui pleinement d’accord avec le programme de De Wever qui, grâce à un agenda néolibéral plus clairement élaboré, agrandit encore un peu son filet électoral sur environ un cinquième à un quart du corps électoral.
 Au contraire de ce qu’ils croient volontiers, De Wever et sa N-VA n’ont pas inventé ce courant sous-jacent. Ils l’ont hérité du VB et complété avec les libéraux radicaux provenant de l’Open VLD et de la défunte LDD.
 Ce courant sous-jacent est donc de droite et d’extrême droite et il semble constituer un réservoir électoral stable. Le 14 octobre, De Wever a donc pêché un maximum dans ces eaux.

 

Courant sous-jacent ou conjoncture ?


Il ne s’agit naturellement que d’un seul des divers courants sous-jacents et l’emploi de ce terme même est intéressant. Le terme « courant sous-jacent » revêt plusieurs connotations. Il suggère quelque chose de plus fondamental qu’un simple phénomène de mode électoral, un courant « plus profond » que celui, par exemple, qui avait amené Patrick Janssens au pouvoir.
 Le suggestion, tant en son temps par le VB qu’aujourd’hui par la N-VA, c’est qu’une voix pour leur parti était plus fondamentale, plus honnête, qu’elle était une meilleure expression de ce que les gens ressentent vraiment au plus profond d’eux-mêmes, que les voix pour n’importe quel autre parti.
 C’est en soi un très bon élément de propagande, bien sûr, et c’est quelque chose que l’on doit également dire afin de pouvoir faire des choses après les élections, sur base de programmes concrets. Il n’y a toutefois aucune raison d’admettre que des gens qui votent pour un parti sont plus conscients de leur choix que les électeurs des autres partis. J’y reviendrai un peu plus tard.
 Un élément ressort, ici : le vote pour la N-VA du 14 octobre devrait indiquer un courant sous-jacent de gens qui partagent le programme de la N-VA jusque dans le moindre détail. Eh bien, le glissement de ce prétendu courant sous-jacent du VB vers la N-VA devrait déjà nous en apprendre plus sur le moment.
 Dans la mesure où l’on peut parler de quelque chose de fondamental, nous voyons que cette partie de l’électorat se décrit comme de droite allant jusqu’à l’extrême droite, de nationaliste et de néolibérale. En effet, la montée de la N-VA coïncide avec le naufrage de la LDD et avec la régression de l’Open VLD et du VB. Ces partis, effectivement, ont été cannibalisés par l’équipe de De Wever.

Jusqu’il y a peu, en effet, ces mêmes personnes se voyaient représentées par Jean-Marie Dedecker, Vincent Van Quickenborne et Gerolf Annemans. Les bases idéologiques sur lesquelles ces mêmes personnes, aujourd’hui, se rangent derrière Bourgeois, Jambon et De Wever ne sont pas évidentes.

Il s’agit donc ici d’un électorat dont les grandes lignes idéologiques sont encore assez claires, mais qui, ces dernières années, s’est montré assez souple au sein des partis concrets qui représentent ces grandes lignes. Quand De Wever, Bracke et leurs amis estiment donc que le résultat du 14 octobre prouve l’existence d’un électorat associé sur tous les points à la N-VA – d’un peuple flamand qui, aujourd’hui enfin, est parfaitement représenté par un parti –, dans ce cas, ils devraient expliquer comment ils voient cela concrètement.
 Jusqu’il y a peu, en effet, ces mêmes personnes se voyaient représentées par Jean-Marie Dedecker, Vincent Van Quickenborne et Gerolf Annemans. Les bases idéologiques sur lesquelles ces mêmes personnes, aujourd’hui, se rangent derrière Bourgeois, Jambon et De Wever ne sont pas évidentes. Expliquez-nous cela un peu, les gars.
 Jusqu’à nouvel ordre, il serait indiqué d’utiliser une terminologie un tantinet plus précise. Il n’y a absolument pas de courant sous-jacent, il y a diverses niches électorales qui, comme la conjoncture, peuvent changer d’une élection à l’autre et qui, à aucun moment, ne s’avèrent liées à des programmes de parti spécifiques.
 La niche dans laquelle la N-VA s’est confortablement installée aujourd’hui est celle d’un électorat nationaliste et néolibéral allant de la droite à l’extrême droite. Cet électorat fait preuve d’une élasticité évaluée en gros à 10 %, c’est-à-dire qu’il représente entre 15 et 25 % des voix. En outre, les résultats précis sont chaque fois déterminés par toute une série de facteurs, et pas seulement par de purs contenus idéologiques.

De quoi s’agissait-il ?


Ces facteurs, que ce soit bien clair, englobent toutes sortes de choses et ceux qui veulent minimiser la popularité personnelle de De Wever en tant que facteur, ont du caca dans les yeux.
 
Nous avons assisté en 2006 à une désidéologisation parfaite de la politique : on n’a pour ainsi dire pas parlé du programme de Janssens ; il ne s’agissait que de la personne et de la façon dont cette personne allait s’avérer de taille contre cette fripouille de De Winter. En 2012, De Wever est encore allé bien plus loin.

En 2006, j’ai parlé de la campagne ahurissante de Janssens. Il avait fixé toute la campagne sur sa personne. À cet effet, il avait sacrifié le logo du parti au détriment de « Patrick » comme appellation : la gauche caviar et BCBG d’Anvers s’était rangée derrière lui comme un seul homme et Gene Bervoets (2) y allait de discours politiques au nom de Janssens.
 Nous avons assisté alors à une « désidéologisation » parfaite de la politique : on n’a pour ainsi dire pas parlé du programme de Janssens ; il ne s’agissait que de la personne et de la façon dont cette personne allait s’avérer de taille contre cette fripouille de De Winter.
 En 2012, De Wever est encore allé bien plus loin. L’ouvrage d’Ico Maly, « N-VA : Analyse van een politieke ideologie » (La N-VA : Analyse d’une idéologie politique) (EPO, octobre 2012) propose une pléthore de preuves du culte de la personnalité qui, depuis quelques années déjà, a été mis au point en tant que stratégie médiatique consciente autour de De Wever.
 Le régime de De Wever – ou sa cure d’amaigrissement, selon la source à laquelle on s’adresse – a fait en sorte qu’au-delà de l’homme politique, il est également devenu un gourou du style de vie dans des hebdomadaires comme Flair et Dag Allemaal. Allégé d’un bon paquet de kilos depuis la formation du gouvernement, il a couru les Dix Miles d’Anvers et, avec sa silhouette désormais élancée, il s’est fait véhiculer en biplan.
 Cette dernière péripétie lui a donné l’occasion de faire une déclaration sur la nécessité d’extension de l’aéroport de Deurne. Toute la personnification de la campagne fut en effet un lubrifiant pour le profilage électoral.
 Et, plus précisément, dans toute cette littérature de kiosque, les interviews de De Wever à propos de son obésité étaient en fait des interviews politiques déguisées en simples conversations avec un homme de caractère, motivé et énergique, qui avait pu se transformer du tout au tout, non parce qu’il en avait envie, mais parce qu’il devait le faire une fois pour toutes. Et, naturellement, ce fut bel et bien le slogan de la N-VA le 14 octobre.
 Aussi le personnage De Wever occupait-il une position centrale, absolument centrale. Dans la mesure où il se permettait de parler de politique, il se tenait (tout comme Janssens d’ailleurs) loin des sujets douloureux et se limitait à des superficialités – « nous devons résoudre les problèmes », « nous devons oser prendre des mesures impopulaires », « il faut désormais en finir une fois pour toutes avec ces petits jeux » et ainsi de suite.
 Pour les forums plus importants, il insistait sur le fait que les élections étaient au fond nationales et non locales. Ce fut utile car (a) lui-même, ces six dernières années, a participé à la gestion et, par conséquent, ce qui a échoué à Anvers pouvait tout aussi bien être porté à son compte qu’à celui de Janssens ; (b) sur le plan du contenu, la différence entre leurs deux programmes était très minime et surtout cosmétique ; (c) quoi qu’il en soit, il devait aussi faire un prélèvement sur les élections de 2014, en disant qu’il pourrait très bien quitter Anvers pour s’installer à Bruxelles. Si cela se fait, il doit pouvoir faire référence à des discours d’aujourd’hui.
 Dans son discours de victoire, face à ses ouailles et aux médias, il a surtout parlé en mettant l’accent sur l’agenda national : la confédéralisation du pays, l’arrêt de cette avalanche d’impôts, l’absence de majorité du côté flamand et autres sujets.
 Le soir des élections, à Anvers, nous nous sommes brusquement retrouvés à l’époque de l’échec de la formation d’un gouvernement, l’an dernier. Des applaudissements très fournis, naturellement, et un seul thème dominant dans les médias : la dimension qu’allait désormais revêtir le problème pour Di Rupo…

Futé, l’électeur de la N-VA ?

 
Nous n’avons entendu que de vagues rumeurs – je le dis en passant – sur le point de vue de De Wever en ce qui concerne le tracé BAM (la proposition controversée de boucher complètement le ring autour d’Anvers, NdlR) ou l’aéroport de Deurne, le logement social à Anvers, la politique du CPAS, l’entretien minutieux des tensions interculturelles à Borgerhout, l’escalade des amendes SAC, le budget de la Ville, le manque criard d’infrastructures dans l’enseignement, la politique sur le plan des cliniques et des homes, les relations avec les autorités flamandes et fédérales, la politique portuaire, la politique de l’emploi, le politique à l’égard des nouveaux venus et ainsi de suite.
 Personne n’a demandé ce qu’était pour De Wever le seuil maximal des particules fines que la « plus belle ville du monde » va pouvoir avaler grâce à lui, le nombre de poids lourds supplémentaires qui pourront traverser Anvers à grand fracas, le nombre de soirées par an pendant lesquelles il a envisagé pouvoir annoncer une interdiction de sortie et de rassemblement à Borgerhout, le prix maximal que pouvait coûter, d’après lui, un logement social, et avec quel argent – vu sa prédilection pour les économies – il pensait réaliser les investissements extrêmement urgents dans l’enseignement de la Ville.
 Il s’ensuit que nous ne savons pas très bien, en fait, ce que De Wever va faire réellement en tant que bourgmestre d’Anvers. Maintenant, on peut penser de moi ce qu’on veut, mais pas que je ne me suis pas mis en quête d’informations. Eh bien, je ne sais toujours pas, à la date d’aujourd’hui, pour quelle sorte de « changement » dans la politique on a donné ici sa voix à De Wever. Et j’ai pourtant posé la question à pas mal de personnes.

La campagne de De Wever en 2012 fut la campagne de Janssens en 2006, au carré.

Aussi, dire que ces élections ont eu un « contenu » relève au mieux d’une plaisanterie. Tout tournait autour d’un individu – un individu extrêmement populaire à qui ses ouailles attribuent des pouvoirs mythiques. Ce fut la campagne de Janssens en 2006, mais au carré.
 Que les électeurs de la N-VA soutiennent à fond les propos de De Wever, c’est aussi une plaisanterie. Ils soutiennent et répètent les slogans propagandistes de la N-VA, mais pas son programme. L’électeur de la N-VA n’a pas vraiment été plus futé que ceux des autres partis.
 La N-VA a mieux mené campagne car elle est parvenue à projeter les feux de la rampe au grand complet sur son point fort – De Wever – tout en occultant complètement ses points faibles. Plus on parlait de De Wever, moins on parlait de particules fines, d’amendes SAC ou d’investissements dans l’enseignement et le logement social. Plus on a parlé d’individus, moins on a parlé de contenu.
 C’est ainsi qu’on gagne les élections, quand on a dans son équipe le Lionel Messi de la politique flamande.

 

Un tournant dans l’histoire ?

 
En soi, c’est une aubaine, naturellement, que la N-VA soit félicitée de ce résultat. Vraiment bien joué, les gars ! Et les élections de 2014 s’annoncent tout aussi bien car, après le 14 octobre, le reste du monde politique et journalistique a encore plus qu’avant adopté l’attitude du « lapin face à un bac à lumière ».
 Jusqu’en 2014, il ne sera question que de De Wever. Et il ne manquera pas de traduire l’attention soutenue dont il fera l’objet en intérêt marqué pour ses idées, conceptions et visions, son séparatisme, son néolibéralisme, son « law & order », sa prédilection pour les grands capitalistes d’Anvers et son aversion pour le « précariat » (les moins nantis, NdlR).

Puisque son programme est étonnamment peu original et qu’au fond, il n’est pas vraiment favorable aux nombreux Flamands durs à la tâche mais qui pensent qu’il va se vider les tripes pour eux, on fera passer le personnage avant toute chose et non son programme.

Bref, toute une version bien à lui du programme avec lequel le VB aura dominé les deux décennies précédentes. Puisque ce programme est étonnamment peu original et qu’au fond, il n’est pas vraiment favorable aux nombreux Flamands durs à la tâche mais qui pensent qu’il va se vider les tripes pour eux, on fera passer le personnage avant toute chose et non son programme.
 Ceux qui s’imaginent que De Wever a proposé une politique créative pour Anvers et qu’il a été élu sur base de cette politique, doivent essayer, pour eux-mêmes, spontanément et sans se faire aider, de noter noir sur blanc ce qu’ils se rappellent de cette politique proposée.
 Essayons donc, pour voir. Faites à côté une petite liste des slogans et exclamations de De Wever qu’on a entendus et retenus (« Zet die ploat af !!! » – « Retirez donc ce disque !!! ») ces dernières semaines. Comparez les deux et tirez-en les conclusions. Le livre d’Ico Maly peut ensuite aider à combler l’énorme vide sur le plan de l’information de fond.
 Et ceux qui croient que De Wever a fait naître un courant sous-jacent mystique en Flandre et l’a rassemblé autour de sa personne, comme à l’époque où les « gars de l’Yser » se sont rassemblés autour du drapeau, prêts « au combat des braves », doivent prendre tranquillement leur temps et faire ce petit travail comparatif. Comparez les divers programmes des partis en lice, comparez les résultats électoraux et comparez aussi les campagnes.

Il n’y a rien de plus fondamental dans la victoire de la N-VA aujourd’hui que dans celle de Janssens il y a six ans ; l’électorat n’a pas « enfin » trouvé son terrain définitif et naturel, l’électeur n’est pas « enfin » idéalement représenté par ses élus. Il n’y a d’ailleurs pas de « courant N-VA sous-jacent » - il y a une niche N-VA très satisfaite, rien de plus.
 
On verra qu’il n’est nullement question d’un « tournant historique », mais bien de la continuité d’une conjoncture électorale dans laquelle, ces dernières années, les électeurs de droite et néolibéraux ont beaucoup couru en tous sens entre les partis pour aller désormais noircir la case de la N-VA. Et on se rendra donc compte que cette victoire, comme toute victoire électorale, est une chose fragile que l’on peut perdre aussi vite qu’on ne l’a reçue.
 Il n’y a rien de plus fondamental dans la victoire de la N-VA aujourd’hui que dans celle de Janssens il y a six ans ; l’électorat n’a pas « enfin » trouvé son terrain définitif et naturel, l’électeur n’est pas « enfin » idéalement représenté par ses élus. Il n’y a d’ailleurs pas de « courant N-VA sous-jacent » - il y a une niche N-VA très satisfaite, rien de plus.

La fragilité de la victoire


De Wever, qui n’est pas dénué d’intelligence, se rend sans doute compte du caractère fragile de cette victoire. Cela explique le caractère étonnamment extrême de la campagne qui a été menée. On ne peut pas perdre toutes les quelques années cinquante kilos pour donner corps à un slogan de campagne. Dans cette campagne électorale, on a vraiment misé sur tout ou rien et il est difficile d’imaginer à quel point on aurait encore pu aller plus loin.
 Cela prouve que les gens de la N-VA savent très bien qu’ils naviguent sur les vagues de la conjoncture et que cela peut changer très rapidement. Aussi tout ce que l’on veut atteindre doit-il être atteint séance tenante, car il n’y a pas beaucoup de temps. Un seul scandale autour de la personne de De Wever suffirait pour infliger un coup très dur au parti.
 En tant que bourgmestre, il suffit d’une seule gaffe publique, d’une seule intervention très impopulaire ou d’une impression progressive de magouille, de politique de coulisse, de tendance au compromis, d’impuissance ou que sais-je encore pour transformer un héros en brigand. Nous sommes à Anvers, n’est-ce pas, et, ici, ce genre de chose va parfois étonnamment vite.
 C’est la raison pour laquelle nous devons croire de toutes nos forces de De Wever que la percée de la N-VA n’est pas une victoire électorale ordinaire, mais un phénomène d’un niveau supérieur, un phénomène qui exprime la solidarité de l’âme populaire flamande avec un parti flamand.
 Ce n’est pas de la politique, c’est l’union transcendante de deux corps, d’un peuple et de ses dirigeants. C’est en même temps la raison pour laquelle nous devons croire si fort que le quart de la population qu’il représente profile en fait l’ensemble de la nation flamande.
 C’est aussi la raison pour laquelle nous devons croire que son élection ne concerne pas la gestion d’une ville d’importance moyenne se débattant avec des problèmes sociaux, mais qu’elle concerne l’avenir grandiose de la nation flamande.
 Beaucoup l’ont cru et, comme je l’ai déjà dit, les gens qui ont monté la campagne de la N-VA ont excellemment joué leur coup. Mais quand on examine cela un peu plus posément et qu’on situe la chose dans un contexte un peu plus large, on comprend que, le 14 octobre 2012, nous avons tout simplement assisté à une victoire électorale qui se traduira par six années de gestion, après quoi on va devoir réembarquer tout le monde pour se mettre en quête des vagues favorables de la conjoncture.
 Il y a six ans, le Vlaams Belang était le grand vainqueur des élections. Le 14 octobre, ils ont été les principaux perdants et les élections ont été remportées par un parti qui a repris en le perfectionnant le programme du VB en 2006. J’ose penser qu’on analysera bien cette donnée au quartier général de la N-VA anversoise.
 C’est pourquoi j’ose également présumer que nous allons encore nous faire rebattre les oreilles encore plus du mythe du courant sous-jacent flamand, mystique et organique qui, aujourd’hui, revêt de façon idéale et naturelle une silhouette politique en la personne de Bart De Wever.
 Retenez bien ces paroles.

Notes du traducteur :

(1) Jeu de mots entre « verliezingen » (pertes) et « verkiezingen » (élections).
(2) Acteur flamand très en vue.


Jan Blommaert est professeur de Langue, de Culture et de Globalisation à l’Université de Tilburg et il est l’auteur, entre autres, de « De crisis van de democratie » (La crise de la démocratie) (EPO 2008), « De heruitvinding van de samenleving » (La rédécouverte de la société) (EPO 2011) et « De 360 Graden werknemer » (Le travailleur à 360 degrés) (EPO 2012).


Source : De wereld morgen

Traduit du néerlandais par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action


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