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Europe ou démocratie ? Le choix éditorial du Soir
Charlemagne Péralte

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27 janvier 2012

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Les propos offensifs tenus par le quotidien belge francophone de référence à l’encontre d’un ministre jugé trop critique à l’égard de la Commission Européenne révèle un malaise dans le chef des éditorialistes du journal lorsqu’il s’agit de traiter de l’orientation néolibérale de l’UE.

 

« Le Soir se lève contre l’inacceptable. Au risque de ne pas être consensuel, de déranger ». Tel était le mot d’ordre du Soir lors de la présentation de sa nouvelle formule, il y a quelques années. Pourtant, le conformisme ne semble pas épargner le quotidien dès lors qu’il s’agit d’aborder les questions européennes. Certains éditorialistes semblent en effet gagnés par ce virus qui consiste à défendre inconditionnellement l’Union Européenne, sans interroger outre-mesure le contenu des politiques prônées par ses institutions.

Dernier exemple en date, l’éditorial de Béatrice Delvaux relatif aux propos offensifs tenus le 12 janvier par le ministre des entreprises publiques Paul Magnette à l’encontre de la Commission européenne, accusée d’être devenue ultra-libérale et de « préparer 15 ans de récession » (1) . L’ancienne rédactrice en chef y jugeait inacceptable qu’un ministre en vue ose « Un flingage public de l’Europe ». Elle s’insérait ainsi dans l’indignation quasi-unanime du monde politique et médiatique, qui condamna tour à tour « la lâcheté », « le populisme » ou encore l’ « irresponsabilité » de M. Magnette . (2)
 
Certes, on ne saurait ignorer une part d’hypocrisie dans le chef du ministre socialiste lorsqu’il en appelle subitement à tenir tête à une Commission européenne dont les recommandations n’ont que rarement été contestées par le PS lorsqu’il s’agissait de les retranscrire dans la loi belge. Toute aussi hypocrite est l’attitude de gouvernants qui consiste à se disculper sur l’Europe lorsqu’il s’agit, afin d’épargner les élites économiques du spectre d’un partage plus équitable des richesses produite, de faire porter le poids de l’effort budgétaire sur les plus modestes.

Reste qu’il est trop facile – et, excusez du peu, intellectuellement malhonnête – de ramener à du populisme et à du mépris démocratique tout discours critiquant l’orientation politique prise par les instances européennes. Contrairement à ce qu’affirme Madame Delvaux, s’opposer publiquement au jusqu’auboutisme doctrinaire de la Commission européenne ne peut se résumer à la critique démagogique d’un processus démocratique. Si la Commission peut se prévaloir d’une certaine légitimité que lui confère sa désignation par les Etats-membres, et depuis peu, de son aval par le parlement européen, il n’en demeure pas moins qu’elle dispose d’un pouvoir immense pour une instance non-élue. A cet égard, le vote récent des principaux groupes politiques au parlement européen enjoignant la Commission de ne pas outrepasser son rôle (3) rappelle que la critique du déficit démocratique de l’UE n’est pas l’apanage de quelque démagogue opportuniste.

Il serait par ailleurs erroné d’oublier que les recommandations de la Commission ont une portée éminemment politique. En l’occurrence, et indépendamment de l’orientation actuellement libérale et conservatrice des institutions européennes, elle a contribué à la construction d’une Europe axée sur la mise en concurrence économique, sociale et fiscale entre Etats-membres, bien souvent synonyme de régression sociale. A cet égard, La Stratégie Européenne pour l’Emploi a notoirement révélé l’engagement des instances européennes en faveur d’une stratégie tournée vers la satisfaction des revendications patronales (4) . Le fait que ces recommandations reposent in fine sur des instances élues les immunise-t-il de la critique ?


Dépasser l’Europhilie béate



Avant de crier au populisme et à la démagogie dès que des voix s’élèvent pour critiquer une certaine pensée unique qui s’est imposée dans la conduite des affaires économiques, Madame Delvaux gagnerait à se demander si cette levée de bouclier sert réellement le débat démocratique. Le Soir peut-il encore se prévaloir d’éclairer ce dernier, lorsque ses éditorialistes campent systématiquement une posture de défense de l’Union européenne per se ? A titre d’exemple, l’opposition du journaliste Paul Martin au référendum sur le plan de sauvetage européen en Grèce, estimant « inadmissible que la pratique de la démocratie puisse briser la machine européenne » (5) , laisse planer le doute sur l’authenticité de l’engagement démocratique de certaines plumes du journal lorsqu’il s’agit d’Europe.

Aussi bien intentionnée qu’elle puisse l’être, l’europhilie de principe de certains éditorialistes conduit trop souvent à considérer l’intégration continentale comme une fin en soi, indépendamment des bénéfices que les citoyens peuvent espérer y trouver. Dès lors que sa finalité n’est pas ou peu interrogées, quoi de plus naturel que de constater une désaffection croissante chez les citoyens de l’Union pour le processus d’intégration ? Comment s’étonner que le discours sur une « Europe au service de ses citoyens » sonne creux pour un nombre croissant de travailleurs, animés au contraire par un sentiment d’être au service d’une Europe qui roulerait pour des intérêts qui ne sont pas les leurs ?

Quoi qu'on en dise, c’est bien l’incapacité de l’Europe à agir en tant qu’organisation démocratique au service des peuples qui fait le nid de l’Euroscepticisme. En encourageant sa démocratisation politique et sociale plutôt que d’attaquer mécaniquement un discours interrogeant la finalité du processus d’intégration – qui, aussi opportuniste qu’il puisse être, n’en soulève pas moins des questions essentielles –, Madame Delvaux rendrait un bien meilleur service à l’Europe.


Charlemagne Péralte

 

Notes :

 1. Matin première, RTBF, 12 janvier 2012, http://www.rtbf.be/info/emissions/a...
 2. Beatrice Delvaux, "Mais qui veut sauver le soldat Olli Rehn ?", Le Soir, 13 janvier 2012
3."18 janvier 2012 : le Parlement européen tacle le projet de traité intergouvernemental issu du Sommet du 9 décembre 2011", http://contrelacour.over-blog.fr/
 4. Lire notamment Henri Houben, "Stratégie de Lisbonne : attention, chute d’emplois !", Gresea.be, 1e octobre 2010
 5. Pascal Martin," Papandréou et la fragilité des Européens", Le Soir, 4 novembre 2011

 

Source : michelcollon.info

Image : Sébastien Podvin


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