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En Grèce, les migrants entre le marteau et l’enclume
Gregory Mauzé

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12 novembre 2012

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Ravalés au statut de sous-prolétariat partout en occident, les sans-papiers subissent souvent plus que quiconque le coût de l’exploitation en temps de crise. Cette situation trouve une parfaite expression dans la Grèce de l’austérité. Pris en tenaille entre des politiques migratoires européennes répressives et un contexte local hostile aux nouveaux arrivants, ils sont confrontés à un choix peu commode, entre une laborieuse tentative d’intégration et la poursuite de leur errance à travers l’Europe.

Les observateurs de la société hellénique présents en Grèce depuis quelques années auront été interpellés par une réalité sociale : alors que le pays s’enfonce dans la crise et que les perspectives d’y vivre décemment s’éloignent de jour en jour, le flux d’immigrés ne tarit pas et vient grossir les rangs de précaires. Dans un pays naguère terre d’émigration, le nombre de travailleurs étrangers n’a cessé de croître durant les dernières décennies, contribuant de façon opportune à son développement économique et à compenser sa faiblesse démographique, qui dispose du taux de fécondité le plus bas de l’Union européenne[1].

 

 

Cet afflux n’a cependant pas manqué de susciter le malaise chez les tenants d’une conception ethnique de la nation, nombreux dans un pays qui s’est en partie construit autour du mythe de la pureté ethnique et du rejet des éléments exogènes à la culture grecque orthodoxe[2]. Dans le contexte actuel de crise et de chômage de masse (officiellement de 22,5% en avril 2012), ce discours a trouvé un nouvel écho. Stigmatiser une population qui concurrencerait les nationaux pour l’appropriation des ressources collectives et dont la présence constituerait une menace s’avère donc de plus en plus tentant. La réalité est plus complexe. Elle contient son lot de drames et d’injustices dont les premières victimes sont les migrants eux-mêmes.

Chemin de croix

Si le nombre élevé d’immigrés légaux et illégaux – estimés respectivement à 800 000 et 400 000 en 2011, bien que les estimations varient[3]– peut interpeller dans un pays en crise, il doit être nuancé par le fait que très peu ont choisi de s’établir en Grèce. Pour l’immense majorité, ce pays ne constitue guère plus qu’une porte d’entrée pour l’Eldorado européen. Depuis le renforcement des contrôles en Méditerranée, ils sont de plus en plus nombreux à transiter par la république hellénique. En 2011, l’agence européenne de protection des frontières, Frontex, a ainsi estimé qu’ils représentaient 90% du total des entrées en Europe[4].

 

C’est par la Turquie, où les visas sont substantiellement moins chers et plus facilement obtenus qu’au sein de l’Union[5] que ces groupes dans lesquels se côtoient réfugiés politiques et économiques entament leur périlleuse tentative de pénétrer l’« Europe forteresse ». Issus principalement du Maghreb, de l’Afrique noire, de l’Afghanistan et du Pakistan, ils choisissent de traverser le fleuve Evros, qui fait office de frontière naturelle avec la Grèce. La vétusté des embarcations, fournies par des passeurs sans scrupules pour des sommes exorbitantes, les mauvaises conditions de navigation et l’acharnement des gardes-frontières grecs, qui n’hésitent pas à tirer des balles en caoutchouc pour les tenir à distance des eaux territoriales, entrainent souvent des drames. « Sur les 22 personnes avec qui nous avons tenté la traversée, 11 ont disparu dans le fleuve après le naufrage de leur canot. Elles ne savaient pas nager », se souvient péniblement Bolibana, originaire du Burkina-faso, qui a également vu deux femmes mourir d’hypothermie dans la forêt une fois le fleuve franchi. 70 corps ont ainsi été repêchés par les garde-côtes grecs en 2011. Un chiffre tout relatif, compte-tenu du fait que beaucoup de corps dérivent jusqu’à la mer et ne sont jamais retrouvés, et étant donné l’absence de statistiques fiables côté turc[6].

 

Une fois parvenus sur le territoire hellénique, les migrants sont généralement arrêtés par la police, pris en flagrant délit ou dénoncés par les riverains. Ils sont ensuite détenus dans des conditions très précaires dans les camps prévus à cet effet. Le manque d’encadrement, l’incertitude – ils ne disposent d’aucune information quant à leurs droits et aux raisons de leur internement –, la mauvaise hygiène, la malnutrition et la promiscuité de ces cellules où se côtoient hommes, femmes et enfants, sont tels qu’il est souvent difficile de conserver son équilibre mental[7]. « On dormait à soixante dans moins de 20 mètres carrés, comme des cadavres étalés à la morgue », témoigne un Congolais resté une semaine au centre de rétention de Filakio (Thrace). Il raconte avoir dû lutter intérieurement pour ne pas joindre les détenus qui hurlaient et frappaient les barreaux de leurs cellules en guise de protestation, qui étaient généralement sévèrement matés.

 

Faute de moyens, les migrants sont la plupart du temps relâchés après une période de détention qui varie de quelques jours à quelques mois. Ils reçoivent un document les enjoignant de quitter le territoire dans le mois, qui leur permet d’ici là de voyager sans être arrêtés. Conscients qu’ils n’ont rien à espérer d’une Grèce en crise, ils n’ont pas d’autre projet que de poursuivre leur périple. Une fois rassemblées de maigres économies, ils tentent de rejoindre des lieux dans lesquels ils disposent de contacts qui pourraient les aider, généralement en Europe occidentale. Ils sont cependant rapidement confrontés à la dureté des politiques migratoires européennes.

 

Au Nord, les Etats d’Europe du Sud-Est qui aspirent à intégrer l’espace Schengen affichent un zèle particulier à se présenter comme de bons gardes-frontières en puissance des marches de l’Union. Un migrant africain rapporte ainsi avoir été passé à tabac par la police des frontières macédonienne dès son interpellation, puis détenu deux jours sans manger, avant d’être remis aux autorités grecques.

 

A l’Ouest, ils tentent de rejoindre l’Italie par ferry, en passant par le port de Patras (Nord du Péloponnèse). Mais l’afflux de leurs camarades d’infortune rend des plus hasardeuses les tentatives d’embarquer clandestinement, en même temps qu’il génère l’hostilité croissante des habitants dans cette ville qui compte parmi les plus pauvres du pays. Depuis quelques années en effet, des milices d’extrême-droite se rendent populaires par leurs actions criminelles contre les clandestins et les associations qui les soutiennent[8]. Les migrants se terrent alors dans des usines désaffectées, dans des conditions de vie plus qu’inquiétantes. Le récit de personnes recalées en Italie et immédiatement renvoyées dans les centres de rétention grecs achève d’en dissuader un nombre croissant d’entreprendre la traversée.

 

L’avion semble le moyen le moins risqué de quitter le pays. Mais ne pouvant légalement quitter la Grèce, ils doivent pour se munir de faux passeports très onéreux (200 à 300€ en moyenne) et peu fiables, et compter sur la négligence des douaniers. Un pari pour le moins risqué : les forces de l’ordre sont parfaitement au courant de la situation et contrôlent systématiquement les suspects, souvent de façon musclée. « J’ai été emmené aux sous-sols de l’aéroport pour être interrogé. Là, j’y ai vu un Pakistanais frappé jusqu’au sang, jusqu’à ce qu’il reconnaisse détenir de faux papiers », raconte un migrant débouté. Cette solution est donc loin du sésame qui ouvrirait les portes des régions riches d’Europe.

 

Incohérence européenne

La situation est en outre aggravée par l’attitude inconséquente de l’Union européenne et des Etats-membres de l’espace Schengen. En vertu des accords Dublin II signés en février 2003, tout immigré clandestin appréhendé dans un pays de l’Union sera transféré dans le premier Etat dans lequel il aura été enregistré, et ce grâce à la base de données Eurodac qui contient les informations biométriques des personnes appréhendés aux portes de l’Europe ou ayant effectué une demande d’asile[9]. Ce mécanisme, qui vise à empêcher les candidats de présenter des demandes dans plusieurs Etats-membres, revient en réalité à les expulser vers les pays du Sud de l’Europe, laissant à ces derniers le soin de gérer la question en toute discrétion. Dans le cas de la Grèce, où sont enregistrés la plupart des nouveaux arrivants, ce renvoi pose d’évidents problèmes. L’Etat grec a en effet été plusieurs fois condamné par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) pour les conditions déplorables dans lesquelles sont accueillis les migrants, l’organisation n’hésitant pas à parler d’une « crise humanitaire de l’asile »[10].

 

Des accusations qui ne semblent pas émouvoir les Etats-membres de l’espace Schengen[11], ni contribuer à infléchir leur politique. A l’exception notable de la Suède, ceux-ci ont longtemps fait fi des accusations des ONG et du HCR et continuent les expulsions vers la Grèce, faisant ainsi bien peu de cas des considérations humanitaires dès lors qu’il s’agit de juguler les flux migratoires. Bien que de récentes décisions de la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) et de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) aient provisoirement conduit certains Etats-membres à suspendre les expulsions vers la Grèce[12], ceux-ci continuent à mettre la pression sur la république hellénique pour qu’elle renforce ses contrôles. Plusieurs pays-membres de Schengen (Allemagne et France en tête) sont même allés jusqu’à la menacer de l’exclure de la zone de libre-circulation si davantage n’était pas fait pour entraver la circulation des migrants dans les autres pays-membres[13].

 

Cette pression sur ce pays pourtant déjà empêtré dans des difficultés financières le conduit à revoir sa politique migratoire dans un sens ultra-répressif. L’absence de moyens conduit souvent à des opérations coup-de-poing, qui consistent en de gigantesques rafles. Dernière en date, l’opération « Xenios Zeus » effectuée à Athènes et en Thrace a conduit à 2000 arrestations et 12 455 interpellations de migrants, sur base de leur seule apparence physique et dans des conditions particulièrement violentes, dénoncées par les associations[14]. Frontex, qui participe activement aux contrôles à la frontière gréco-turque, est également critiquée. Dans un rapport[15] de septembre 2011, l’organisation Human Rights Watch dénonça la collaboration de l’agence européenne à une politique migratoire non-conforme aux standards internationaux. « Frontex est devenue complice de l'exposition de migrants à des traitements qu'elle sait être absolument interdits selon le droit relatif aux droits humains », dénonce ainsi Bill Frelick, directeur du programme Réfugiés à Human Rights Watch, qui réclame une plus grande régulation de l’agence et une plus grande pression sur Athènes pour qu’elle se conforme aux normes humanitaires.

 

Des appels à l’humanisme entendus d’une oreille par la Commission européenne : si cette dernière a bien lancé une procédure d’infraction à l’encontre d’Athènes pour non-respect des droits fondamentaux dans les centres de rétention, elle a peu après suspendu celle-ci, et ce malgré la persistance des problèmes[16]. Les timides tentatives d’humaniser le règlement Dublin II et d’interdire les expulsions dans les pays de l’UE qui ne satisferaient pas à des normes humanitaires minimales ont par ailleurs été torpillées par les Etats-membres les plus influents, peu sensibles au sort des expulsés et trop heureux de voir les Pays du Sud de l’Union jouer le rôle d’Etats-tampons. Ce manque de solidarité conduit à une situation ubuesque, qui voit de nombreux migrants établis en Europe occidentale et disposant souvent d’attaches ou d’un emploi dans ces pays en besoin net d’immigration[17] expulsés vers la Grèce, pays en crise dans lequel aucune opportunité ne s’offre à eux.

 

S’établir en Grèce ? Un calvaire

Au vu des périls qui les attendent lorsqu’ils tentent de quitter le pays, beaucoup se résignent finalement à rester temporairement en Grèce. Mais pour les nouveaux arrivants, il est surtout question de survivre. Devant le peu de perspectives, ils sont souvent condamnés à une précarité difficilement concevable. Seuls les migrants réguliers qui détiennent la « carte rose », précieux permis de travail provisoire, peuvent louer un logement. Les clandestins s’en remettent généralement à ces derniers, et sont parfois des dizaines à se partager les rares loyers abordables, dans des conditions de vie peu décentes.

 

Le salaire minimum grec, déjà peu élevé avant les mesures d’austérité, est récemment passé à 500€ par mois, ce qui pousse souvent les clandestins à accepter des journées de travail payées entre 5 et 20€. Nombreux sont les employeurs qui profitent de cette main d’œuvre corvéable à merci. « Il n’est pas rare qu’après avoir presté leur journée de travail, les clandestins soient dénoncés par ceux qui les ont embauchés à la police, qui ne tient généralement pas rigueur à ces derniers d’avoir eu recours au travail au noir », constate Giorgos Mermigas, bénévole au réseau antiraciste « Diktio ». Cette exploitation génère par ailleurs un sentiment d’hostilité croissant chez les travailleurs locaux, frustrés par la concurrence de cette main d’œuvre docile.

 

La situation est particulièrement préoccupante dans la mégapole d’Athènes, destination privilégiée des migrants. Alors qu’ils avaient déjà dû compter avec le racisme des villes et villages grecs traversés, l’accueil n’est pas franchement meilleur dans la capitale trois fois millénaire, où le chômage des jeunes atteint des niveaux records[18]. Les droits et avantages sociaux des Grecs ayant été systématiquement démantelés par les mesures d’austérité prises ces dernières années, le préjugé selon lequel l’Etat traiterait trop généreusement les immigrés a la vie dure. Une accusation sans fondement, quand on sait que les clandestins ne disposent pratiquement d’aucun droit, et que la Grèce est le pays le moins généreux de l’UE en termes d’octroi d’asile (avec moins de 2% des demandes acceptées[19]), qui permet néanmoins aux groupes d’extrême droite d’exalter le sentiment xénophobe. Après son entrée fracassante au parlement grec lors des dernières élections, le parti d’inspiration néonazi Chrissi Avghi (Aube Dorée) tente ainsi de tirer son épingle du jeu à coup d’opérations de communication d’inspiration raciste, collectant par exemple du sang et des colis alimentaires en vue de les distribuer aux Grecs de souche.

 

Le parti peut aussi compter sur la hausse de l’insécurité constatée ces dernières années. Bien qu’elle semble principalement imputable à la crise – fermeture de nombreux commerces et lieux de détente qui ont conduit à désertifier certains quartiers, suppression de l’éclairage public de plus en plus fréquent, baisse des effectifs de police, etc.[20] –, nombreux sont les Athéniens à voir en la hausse bien visible du nombre d’étrangers la cause première de ce fléau. Devant des forces de police en sous-effectifs, les milices supposées proches d’Aube Dorée s’affichent ostensiblement comme palliatifs aux pouvoirs publics, avec une manière bien à eux de faire régner l’ordre. Leur objectif ? Intimider les migrants par tous les moyens, et les forcer à quitter le pays.

 

La situation est particulièrement pénible pour les personnes originaires d’Afrique noire, les « Mavros » constituant une cible de choix pour les ratonades. « Il est de plus en plus fréquent de voir des brigades de motards parcourir les rues d’Athènes à la recherche de personnes de couleur, qui sont ensuite sévèrement battues, parfois à mort », témoigne un Guinéen parvenu à semer un escadron lancé à sa poursuite. Pourtant, en dépit de la multiplication des crimes racistes, très peu osent porter plainte, et la circonstance aggravante de crime raciste – qui existe depuis 4 ans en Grèce – n’a encore été retenue contre aucun accusé[21]. Traqués, les migrants déjà soumis à un stress permanent en journée sont ainsi de plus en plus nombreux à éviter de sortir de chez eux la nuit tombée[22]. En dépit de leurs méthodes abjectes, ces milices se sont rendues populaires dans certains quartiers déshérités, et leur présence choque de moins en moins. Le syndicat des vendeurs ambulants a, par exemple, publiquement salué les raids musclés d’Aube Dorée à l’encontre des vendeurs immigrés à la sauvette, accusés de concurrence déloyale[23]. Quant à la police, elle oscille souvent entre complaisance et franc soutien, allant parfois jusqu’à s’appuyer sur les groupes néonazis comme supplétifs pour exécuter ses basses œuvres[24].

 

De fait, les migrants se trouvent face à une alternative qui ne présente aucune solution satisfaisante. D’un côté, en raison de l’imposant dispositif répressif de Frontex, il leur est quasiment impossible de sortir durablement de Grèce. De l’autre, l’implantation dans ce pays ruiné par la crise et les mesures d’austérité n’offre souvent d’autres perspectives qu’au degré zéro de l’échelle sociale. Quant au retour au pays, personne n’y songe sérieusement. Bien que le gouvernement propose à certains des programmes de retour volontaire, rares sont ceux qui veulent renoncer après tant d’efforts et de chemin parcouru. « Certains d’entre nous ont vu leur famille économiser des années pour financer leur voyage. Retourner au pays pour un avenir incertain après avoir investi des milliers d’euros et traversé toutes ces épreuves n’aurait aucun sens », explique Jon, originaire du Congo, qui ne dispose plus d’attaches dans son pays natal.

 

Boucs émissaires

A la vue du contexte social et économique du pays, les migrants constituent une cible de choix pour les politiques. Hormis les néonazis d’Aube Dorée, les partis politiques traditionnels (les conservateurs de Nouvelle Démocratie du premier ministre Samaras et les sociaux-démocrates du Pasok d’Evangélos Vénizélos), décrédibilisés par plus de trois décennies de gestion calamiteuse et critiqués pour leur soumission aux injonctions des créanciers internationaux, ont régulièrement tenté d’orienter le débat vers la question de l’immigration clandestine.

 

Ainsi, Michális Chrysochoïdis, ministre (Pasok) de la protection du citoyen, organisa-t-il peu avant les élections du 6 mai 2012 une gigantesque opération visant à « nettoyer le centre d’Athènes » des clandestins qui s’y trouvent, et promit la construction de camps de rétention supplémentaires personnes en attente d’expulsion. Trois mois plus tard, alors que les conservateurs ont pris la tête de l’exécutif hellénique, ce fut au tour de son successeur Nikos Dendias de mobiliser la thématique des migrants pour pallier à l’extrême impopularité du gouvernement. Après l’opération « Xenios Zeus », il jugea ainsi le problème de l’immigration « plus important que le problème financier »[25]. Issu du même parti, le premier ministre Samaras n’hésitera pas non plus à user d’un ton martial, appelant à « combattre l’invasion » immigrée et à «  reconquérir » les villes[26]. Bien malgré eux, les migrants deviennent l’élément opportun qui permet de détourner l’attention des problèmes économiques et sociaux.

 

Diviser pour régner : un principe vieux comme le monde, qui prend toute sa signification dans la Grèce de l’austérité. « En montant les exclus les uns contre les autres, on laisse intact le rapport entre pauvres et riches », analyse Tasia Hristodoulopoulou, membre du secrétariat de la Coalition de la gauche radicale (Syriza). Pour ce parti, il importe en effet pour les travailleurs de ne pas se tromper de débat. Consciente que la Grèce en crise ne peut absorber à elle seule l’ensemble des populations refoulées par les autres Etats-membres de l’espace Schengen, mais refusant la politique d’expulsion en vogue en Europe, Syriza propose de renégocier les accords Dublin II, en vue de faciliter la circulation des migrants en Europe.

 

Le parti de gauche propose en outre des mesures urgentes destinées à améliorer la vie des immigrés qui désirent rester en Grèce : facilitation du regroupement familial et des régularisations, octroi de droits égaux à ceux des travailleurs locaux, procédure d’asile prenant davantage en compte les droits des réfugiés politiques,... Il propose aussi de remplacer les camps de rétention tant décriés par des centres ouverts, desquels les migrants pourraient aller et venir librement[27]. Situé à la gauche de Syriza, le Front de la gauche grecque anticapitaliste (Antarsya) tente quant à elle de placer la lutte pour la défense des sans-papiers sur le terrain, notamment à travers des actions collectives contre les expulsions.

 

Des discours d’humanisme et d’unité qui peinent à se faire entendre, notamment chez les foyers les plus modestes. Si la désaffection pour des élites qui l’a précipitée dans la crise est bien réelle, il n’est pas facile pour une population meurtrie par les cures d’austérité de compatir avec des individus encore bien moins lotis qu’elle, particulièrement lorsque ces derniers sont constamment présentés comme un péril national. « Tout le monde sait que ce sont les financiers et les dirigeants corrompus qui ont provoqué cette crise. Mais ils sont inatteignables, et dans l’esprit de beaucoup l’immigration fait partie du problème », remarque avec fatalisme Apostolis, originaire de la ville ouvrière de Volos.

 

Au-delà de l’humanisme : la solidarité

Pourtant, en dépit de ce climat politique et social plutôt défavorable aux étrangers, la solidarité et le soutien aux sans-papiers existent toujours. Ainsi, un important mouvement antifasciste garde un ancrage durable au sein d’une partie de la jeunesse, qui place dès lors la défense des étrangers en situation irrégulière contre les raids policiers et néonazis comme une priorité. Dernière en date, la manifestation antiraciste organisée en septembre 2012 pour protester contre l’omniprésence des groupes d’extrême droite, a rassemblé 2500 personnes dans les rues d’Athènes. Quelques mois plus tôt, à la faveur de l’été, des festivals antifascistes fleurissaient un peu partout en Grèce. Leur mot d’ordre ? « Quand l'attaque n'a pas de limites, la solidarité n'a pas de frontières ». Depuis quelques années, le réseau de lutte pour la libre circulation et les droits des migrants « No Border » organise lui aussi un camp annuel sur l’île de Lesbos. Autant de lieux de rencontre qui facilitent les échanges entre militants de gauche ou issus du secteur associatif et les immigrés eux-mêmes.

 

Le mouvement de lutte pour les droits des sans-papiers peut se targuer de certains succès. En 2011, alors que 150 000 travailleurs immigrés s’étaient vu retirer leur permis de séjour après avoir perdu leur emploi – la loi grecque liant permis de séjour au paiement de cotisations sociales – 300 d’entre eux ont entamé une grève de la faim à Athènes. Après des semaines d’intransigeance de la part du gouvernement socialiste de l’époque, la détermination des grévistes aura finalement payé : le gouvernement s’est notamment engagé à suspendre leur procédure d’expulsion et à abaisser le nombre de jours de travail nécessaire pour bénéficier de la sécurité sociale. Le soutien de la société civile, des syndicats et des associations grecques, qui ont activement participé à la médiatisation du mouvement de grève, a sans doute été déterminant dans son dénouement heureux.

 

Reste que beaucoup de travailleurs grecs précarisés rechignent à compatir avec la détresse des sans-papiers. Certains proposent dès lors de ne pas s’en tenir à la simple compassion, et de replacer la question migratoire dans le cadre de la solidarité ouvrière. « Les travailleurs, qu’ils soient étrangers ou Grecs, sont liés par une même condition d’exploitation », souligne Yiannis Albanis, du Réseau de soutien social pour les réfugiés et les immigrants. « C’est en insistant sur ce point que les classes laborieuses comprendront qu’il est nécessaire de défendre les travailleurs migrants comme n’importe lequel d’entre eux ». Et d’insister sur la nécessité de présenter un front uni. « Beaucoup ne réalisent pas qu’il ne s’agit pas seulement d’humanisme, mais d’intérêts bien compris des travailleurs grecs ». Un rappel sans doute nécessaire, dans un contexte ou le discours d’extrême droite sur l’immigration irrigue des pans toujours plus larges du spectre politique.

 

Dans la phase actuelle de démantèlement des acquis sociaux conquis par les travailleurs partout en Europe, il importe pour ces derniers de réaliser l’union la plus large pour défendre leurs intérêts contre la logique de maximisation du profit. Cela implique de déconstruire les préjugés que traînent derrière eux les migrants et, en tant que catégorie sociale surexploitée, de les associer au mouvement de lutte contre le capital. Seul un tel rassemblement peut permettre de pointer du doigt les vrais responsables de la crise qui précarise chaque jour davantage la population. En Grèce comme ailleurs, ne pas se tromper d’ennemi relève de la nécessité la plus impérieuse.

 

Source : acjj.be



[1] Sintès, Pierre, "Déjouer les fantasmes autour de l’immigration en Grèce", Libération, 18 août 2009

[2] Shea, John, “The Myth of Greek Ethnic 'Purity'”, pp.79, in “Macedonia and Greece - The Struggle to Define a New Balkan Nation”, McFarland, Jefferson, USA, 1997

[3] "Migrations en Grèce : un week-end de chasse aux clandestins ", balkans.courriers.info, 7 août 2012

[4] "Grèce : Il faut mettre fin aux conditions de détention inhumaines des migrants", hrw.org, 6 décembre 2010

[5] En jouant sur le facteur migratoire, la Turquie espère faciliter l’octroi de visas en Europe pour ses propres citoyens. De fait, les visas pour les ressortissants de certains pays d’Afriques sont parfois tout simplement inexistants. V. Bui, Doan, "Les naufragés du rêve européen", Le nouvel Observateur, 9 mai 2012

[6] Bui, Doan, loc.cit.

[7] "Rapport de la Ligue Hellénique des Droits de l'Homme (délégation de Thessalonique) pour les conditions de détention de migrants sans documents officiels dans les locaux de détention de Fylakio Kyprinou dans le nord de l'Evros", décembre 2010

[8] Vitkine, Benoît, "En Grèce, la grande détresse des migrants pris au piège de Patras", Le Monde, 13 juin 2012

[9] Wibault, Tristan, "Comité belge d'aide aux réfugiés (C.B.A.R), asbl, Service Juridique asile et détention, FAQ", cbar-bchv.be, 1er juin 2011

[10] Amnesty International, "La situation des droits humains dans le monde - Rapport 2011", Amnesty.org

[11] La zone de libre circulation résultante des accords de Schengen regroupe 22 Etats membres de l'UE et 4 Etats associés (l'Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein).

[12] Informations indépendantes pour réfugiés et migrants arrivant en Europe, notice " Dublin II ", http://www.w2eu.info/&nbsp ;

[13] Mayer, Thomas, "Griechenland : EU macht im Ernstfall Grenze dicht", Der Standard, 29 mai 2012, traduit par Presseurop.eu

[14] Salles, Alain, "Athènes critiquée pour la situation de ses immigrés", Le Monde, 28 août 2012

[15] "The EU’s Dirty Hands", hrw.org, 21 septembre 2011

[16] Human Rights Watch, "Rapport Mondial 2012 : Union européenne", hrw.org

[17] D'Alema, Massimo, "L'Europe a besoin d'immigrés pour garantir son niveau de développement", Le Monde, 10 mai 2011

[18] "Le chômage, fléau d'une génération grecque sacrifiée", rtbf.be, 11 juin 2012

[19] Martiniere, Mathieu, "L’immigration, l’autre fardeau de la Grèce", Slate.fr, 14 juin 2012

[20] Diffalah, Sarah, "Le sentiment d’insécurité s'installe à Athènes", Le nouvel Observateur, 13 novembre 2011

[21] Sunderland, Judith et Egeland, Jan, "Griechenland braucht die Hilfe der Europäischen Union", Die Tageszeitung, 13 juillet 2012, traduit par hrw.org

[22] "HRW dénonce des attaques de migrants en Grèce", Lemonde.fr, 10 juillet 2012

[23] "La Grèce tente une contre-offensive contre ses néonazis, devenus omniprésents", Lemonde.fr, 20 septembre 2012

[24] Smith, Helena, "Greek police send crime victims to neo-Nazi 'protectors", The Guardian, 28 septembre 2012 et “Migrants and shops attacked in central Athens", ekathimerini.com, 26 septembre 2012

[25] Kourounis, Angélique, "L’hospitalité de Zeus", La Libre Belgique, 7 aoüt 2012

[26] "Une "chasse" sans base légale", lalibre.be, 9 août 2012

[27] "Le programme du Syriza pour 2012 – Economie, immigration, sécurité", europegrece.wordpress.com, 25 mai 2012


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