- Recherche -
ARTICLES
www.michelcollon.info fait relâche pendant l'été
BREVES DE NET
Pourquoi Sarkozy devait attendre que Lazare Ponticelli soit mort
TEST - MEDIAS
TIBET : Vrai ou faux ?
LIVRES
Bush le cyclone
Monopoly
Poker Menteur
Attention Médias !
FILMS
Bruxelles-Caracas(Nouv.)
Les Damnés du Kosovo
ACTUALITE PERSO
" Savez-vous ce qui se passe, toutes les nuits, dans ce commissariat ? "
MES INVITES
ATTENTION MEDIAS !
L'AUTRE HISTOIRE
MULTIMEDIA
HUMOUR
LIENS
MARIE
Vendredi 23 nov 2007
à 21h40
Sur LA UNE
dans la nouvelle série «Histoires Vraies».

Peut-être connaissez-vous sans le savoir un proche atteint de schizophrénie.


Proche-Orient
L'effroyable
spirale
palestinienne


Pendant la fragile pacification du Liban, l'Etat d'Israël poursuit sa guerre presque oubliée contre les Palestiniens des Territoires occupés. Incursions militaires meurtrières et bombardement intensif sur Gaza se conjuguent à l'asphyxie de l'économie palestinienne. Parti au Proche-Orient avec une mission d'observation du CNCD, le journaliste Olivier Mukuna livre ses carnets de route sur " la pire des situations qu'aient jamais connu les Palestiniens "…
 
Jenine - 23 août 2006

Petit-dèj' accéléré avant de grimper dans la camionnette de Noor, notre chauffeur palestinien. A bord : le Président du CNCD 1, Fouad Lahssaini, son directeur financier, Souhail Chichah, Evelyn Lernout (Oxfam), Jessica (Solsoc 2) et le Palestinien Waba. Les deux jeunes femmes seront nos guides durant la semaine. Sans encombre, notre équipe passe les différents check points (points de contrôle militaire de l'armée israélienne) qui marquent la sortie d'Israël pour les Territoires occupés.


Condamné en 2005 par la Cour internationale de Justice de La Haye, le Mur et
ses miradors symbolisent l'impunité de la politique d'apartheid de l'Etat israélien

Avant d'atteindre Jenine, au Nord de la Cisjordanie, nous nous arrêtons dans deux villages qui partagent une caractéristique commune : la spoliation de leurs terres cultivables après l'apparition du " Mur de sécurité ". Vice-président du Conseil du village de Jalboun, Samir décrit le quotidien de ses administrés: " Avant, à Jalboun, l'agriculture était un revenu d'appoint. Beaucoup travaillaient dans les entreprises en Israël. Depuis le Mur, c'est fini ! Aucun Palestinien ne passe ! L'exploitation agricole est devenue le seul revenu possible, mais nos terres cultivables se trouvent derrière le Mur. Idem pour l'eau ! De notre côté, il nous est interdit de creuser des puits. Nous avons seulement l'autorisation de récolter l'eau de pluies ". A Faqqua, au nord-est, même désolation sous perfusion humanitaire. Ce village dépendait aussi d'Israël et de ses opportunités d'emplois au rabais réservés aux Palestiniens. La seconde Intifada, puis le Mur ont brutalement assombri la donne. Pour survivre, les habitants de Faqqua se rabattent sur des projets agricoles alternatifs. Non viables sans soutiens extérieurs. Dès lors, les Présidents de Conseil de ces villages sont résolument tourné vers les ONG occidentales, dernier espoir pour empêcher l'exode …


Bâti au nom de la sécurité des Israéliens, le Mur a aussi servi à annexer la majeure partie
des terres cultivables d'une centaine de villages palestiniens, comme celui de Jalboun


Arrestation arbitraire

Seize heures. De retour vers Jérusalem, notre route est stoppée près de Sa Nur, en Territoires occupés. Origine du blocage : un check point volant. Soit un Hummer militaire israélien, stationné au milieu de la route. Un soldat nous vise avec sa mitraillette M-16 ... Noor sort de la fourgonnette et se dirige d'un pas décontracté vers les militaires menaçants. Image gravée dans mon esprit. Cet homme désarmé faisant courageusement la démonstration de sa liberté face à la mort en armes qui, elle, ne sait plus si elle crève de trouille ou de chaleur. " Que pourraient-ils me faire de plus ? Ai-je autre chose à perdre que cette vie d'oppression ? ", semble dire le visage de Noor en se retournant vers nous. Dans l'habitacle, la peur commence à remplacer la tension. Notre chauffeur s'immobilise, puis doit faire lentement un tour sur lui-même. Les armes se baissent, une discussion s'engage. Dans la camionnette, on rivalise de feintes pour tromper l'angoisse : nos six passeports européens et les autorisations israéliennes délivrées à Oxfam et Solsoc nous permettront évidemment de repartir ...


Le Mur, à la sortie de Jérusalem, côté israélien

Notes :
1. Centre National de Coopération au Développement.
2. Solidarité socialiste.

Fouille militaire du véhicule ! Bloqués derrière, les Palestiniens scrutent notre groupe d'un œil amusé ou bienveillant. Plantés sur le bord de la route, en plein soleil, nous commençons à leur ressembler. Une heure plus tard, nous apprenons notre arrestation ! " C'est une blague ?!", crie spontanément Evelyn. " Non, c'est juste la réalité ", répond Noor, le visage fermé. Dès que l'ordre sera donné, nous devrons suivre un autre camion militaire qui doit arriver. Pour aller où ? Aucune réponse ! Motif de notre arrestation ? " Security reasons ! "…


Sur ordre des soldats, le chauffeur Noor fait un tour sur lui-même
pour montrer qu'il est sans arme…

Ambassade de Belgique, Consulat belge, Direction d'Oxfam à Jérusalem et certains contacts à Bruxelles : la valse des coups de téléphone commence. Par portable, chacun prévient quelqu'un susceptible de contribuer à nous délivrer. Nouvelle heure d'attente en pleine fournaise. Aucun soldat ne répond à nos interrogations légitimes et indignées. Le plus jeune des militaires semble gêné par la situation, mais coupe court à nos protestations : " Vous êtes la dernière chose dont nous ayons besoin ici ! Vous ne devriez pas être là ! ". Le moral commence à baisser. D'autant que les coups de fil ne donnent rien. Une interlocutrice du Consulat belge raccrochera même au nez du Président du CNCD…

Les deux visages d'Israël

Nous sommes finalement escortés jusqu'au check point fixe de Um Rehan, situé une quinzaine de km de… Jenine. Autre heure d'attente durant laquelle un soldat nous fait la causette. Environ 25 ans, grand et roux, étudiant en Sciences politiques, il boucle son mois annuel obligatoire pour l'armée. J'observe le long couloir grillagé que les Palestiniens sont obligés d'emprunter. On n'en voit pas la fin : ce grillage de deux mètres de haut doit faire au moins deux kilomètres de long. Au-dessus d'un mirador, un porte-voix aboie des ordres en direction d'hommes, de femmes et d'enfants qui marchent sans se retourner. " Eh ! Attention, l'idiote ! " à une Palestinienne qui fait mine de trébucher ou " Plus vite, toi ! On vous a dit de marcher en groupe ! " à un vieil homme qui peine à rattraper ses proches. Prévenance et causette polie envers les Occidentaux. Racisme et humiliations en série envers les Palestiniens. Deux visages de l'Etat d'Israël nous font face…


Au check point de Naplouse, la fin du couloir grillagé réservé aux Palestiniens

Un policier s'approche. Seuls les deux Palestiniens de notre groupe sont interrogés. Une discussion s'engage entre le flic et Noor. Ou plutôt une remontrance paternaliste durant laquelle notre chauffeur ne peut placer un mot. Je ne cesse de fixer ce petit homme bedonnant aux manières détestables. En parlant, il malaxe constamment l'épaule de Noor ou lui tapote nerveusement le torse. Rapprochement feint, ton cassant et mépris voilé.
Noor et Waba sont emmenés à l'arrière d'une jeep. Pour les Européens : nouvelle exhibition de passeports et fouille des bagages. La nuit est tombée. Les Palestiniens sont enfermés dans la jeep, nous attendons dans la camionnette…

Libérés sous conditions !

Prévenu par la direction d'Oxfam, un soldat nous annonce notre libération et demande si nous avons connu des " désagréments ". Faut-il comprendre que cela aurait pu être pire ? Affirmatif : depuis 2000, l'armée israélienne a tué cinq journalistes et blessé grièvement une soixantaine d'autres. Au final, toujours la même explication " démocratique " : " Ils n'auraient pas dû être là ! ".

21 heures. Noor et Waba rejoignent enfin la camionnette. Les soldats ont pris les empreintes des deux Palestiniens. Ils les ont ensuite contraints à signer des documents selon lesquels ils s'engageaient à ne plus jamais aller dans les Territoires occupés. A ces deux natifs de Jérusalem-Est, les militaires ont affirmé agir de la sorte " pour leur propre sécurité "…
Le visage décomposé, Waba m'explique qu'il collabore à deux autres projets humanitaires dans la région de Jenine. Désormais, il ne pourra s'y rendre sans risquer la prison. En comptant les volants et les fixes, il y a près de 760 check-points disséminés dans les Territoires palestiniens.

Arrivés à Jérusalem-Est, nous déposons Waba à son domicile. Chacun le salue avec chaleur. Je lui promets que j'écrirai ce que nous venons d'endurer. Avec un sourire triste et les yeux brillants, il me répond : " Oui, c'est notre vie, à nous, les Palestiniens "…

Ramallah et Jérusalem-ouest - 24 août 2006

Destination : Ramallah et ses environs. Dans la bourgade de Deir Ammar, nous visitons le chantier d'une future école pour filles, financée par Oxfam. On enchaîne avec El Midya. Un village quasiment encerclé par le Mur et qui fait face à plusieurs colonies israéliennes. Avant la construction de l'hideuse muraille, El Midya comptait 3300 habitants. Il en reste 1300. Exode massif vers la Jordanie et ailleurs en Cisjordanie. Le 30 janvier 2006, 12% des terres de ce village (sur les 22% restantes après 1948) se sont retrouvées derrière le Mur, côté israélien. Depuis, bloqués et dans l'impossibilité de travailler en Israël, les habitants d'El Mydia plongent dans la pauvreté. Lorsque le tracé du Mur sera totalement achevé, près de 400.000 Palestiniens se retrouveront coupés de leurs moyens de subsistance et contraints de fuir leurs enclaves. Ces milliers de gens sont-ils des " terroristes " pour mériter un tel sort ? L'Etat d'Israël détient certainement une réponse que peu oseront contredire …

Dans la soirée, nous rencontrons le politologue Sergio au café Barhoud, un agréable troquet situé dans une étroite ruelle de Jérusalem-ouest. En oubliant les deux civils armés qui surveillent les entrées de la rue, on pourrait se croire dans une allée bruxelloise du marché aux poissons. Sergio travaille pour l'AIC (Centre d'Information Alternative). La seule ONG dont la " mixité " (personnels israélien à Jérusalem et palestinien à Ramallah) a survécu à la seconde Intifada. Ce trentenaire juif israélien nous montre que l'espoir se cultive aussi hors des Territoires occupés.


Jérusalem-ouest, une ville moderne, occidentale, presque calme s'il n'y avait
cette tension sécuritaire permanente…

Appartenant à la gauche radicale, courant politique minoritaire en Israël, Sergio estime que s'ouvre " une période importante, confuse, mais pleine de perspectives ". Notre scepticisme tempère son franc-parler rieur.

" A la différence de ses prédécesseurs, le gouvernement Olmert n'a ni plan ni vision à long terme, sinon la guerre", ajoute-t-il gravement avant d'embrayer sur le Liban : " A côté de ses conséquences catastrophiques pour les populations civiles, cette guerre fût un bordel sans nom. Les soldats israéliens manquaient d'eau et de nourriture, recevaient des ordres contradictoires, étaient envoyés en nombre là où il n'y avait aucune trace du Hezbollah ou envoyés en sous-effectif là où la puissance de feu de l'ennemi était redoutable. Un régiment de soldats a même agressé et battu un Général parce que celui-ci refusait de répondre à leurs questions sur ces multiples erreurs stratégiques et logistiques. Du jamais vu en Israël ! Mon frère a été appelé pour cette guerre. Heureusement, il a si souvent bougé d'endroit que le conflit s'est terminé avant que je ne le revois dans un cercueil ".

Naplouse - 25 août 2006

Afin d'éviter tout risque d'arrestation, nous changeons de tactique. A proximité du check point fixe, Noor dépose son équipage belge et retourne vers Jérusalem. Nous continuons à pied jusqu'aux blocs de béton, barbelés et couloir grillagé caractéristiques. Sans subir le moindre contrôle. Normal, " à nos risques et périls ", nous marchons dans le " mauvais " sens. Soit vers un territoire peuplé de " terroristes en puissance " dont la majorité des Israéliens ne veulent rien savoir. Avec la banalisation du Mur, cet état d'esprit rappelle aisément la bien-pensance afrikaner sous l'apartheid sud-africain …

Au volant d'une camionnette déglinguée, notre nouveau chauffeur arrive. Avant d'atteindre le principal camp de réfugiés de Naplouse, nous passons devant les ruines de la Moukata (Parlement de l'Autorité palestinienne). L'immeuble officiel a été rasé par Tsahal pour cause de " terrorisme "…


La Moukata de Naplouse bombardée par l'armée israélienne…

Trois mots peuvent peut-être résumer le camp n°1 de Naplouse : pauvreté, exiguïté et survie. En moyenne, un groupe de 5 personnes occupe une pièce de deux mètres sur trois. Les dirigeants d'un Centre thérapeutique nous accueillent chaleureusement. Par la fenêtre du bureau, on aperçoit des pierres tombales. " Nous n'avons plus d'espace pour construire ", explique Raeda Khaled, la responsable de l'accueil de 240 enfants. " Nous avons dû bâtir l'immeuble où nous nous trouvons dans une partie du cimetière ". La jeune femme n'en dira pas plus sur cette humiliation peu connue qui contraint les Palestiniens à violer le respect de leurs morts pour faire place aux vivants...


Le cimetière du camp n°1 de Naplouse à travers la fenêtre d'un bureau du Centre thérapeutique.




Agé de 72 ans, l'écrivain Mohamed Barakat (voir photo ci-contre) se souvient. Il avait 14 ans lors de la " Nakba " (la catastrophe), la création de l'Etat d'Israël. Episode indélébile qui l'a conduit à écrire un ouvrage sur " cette question de l'accueil qui se transforme en spoliation ". " Entre Israéliens et Palestiniens, ce n'est pas un problème de religions ", ajoute le vieil homme. " Les Palestiniens ont été parmi les premiers à accueillir les juifs lorsqu'ils étaient persécutés partout dans le monde ! Mais très vite, nous avons été dépossédés de nos terres. En 1948, ma famille a été éclatée et a dû fuir sans rien pouvoir emmener… Près de soixante ans plus tard, nous subissons toujours cette occupation militaire meurtrière, celle qui a montré son vrai visage au Liban en tuant de nombreux civils. Malheureusement, malgré des témoignages exacts d'Européens sur les souffrances que nous endurons, la propagande israélienne reste plus efficace "…




" Nous avons un rêve ! "

Visite du camp d'Askar. Construit en 1964, ce second camp de réfugiés de Naplouse n'est pas reconnu par les Nations Unies. Conséquences : aucune infrastructure scolaire, pas de cliniques, pas de dispensaires, etc.
La densité de population est hallucinante : 7000 personnes sont concentrées sur un kilomètre carré ! En comparaison, la Belgique connaît une densité de 335 habitants au kilomètre carré…

Rencontre avec Amjad Rfaie (photo à gauche), directeur du Centre de développement social d'Askar. Membre du Fatah, l'homme est très remonté contre " l'injustice internationale " faite au dernier scrutin palestinien : " Lorsque le Hamas a gagné, c'était un jour noir pour moi ! Mais c'était le résultat démocratique devant lequel je devais m'incliner. Aujourd'hui, les dirigeants européens exigent qu'on reconnaisse encore l'Etat d'Israël, qu'on lui assure sa sécurité pendant que l'armée israélienne nous assassine, prend nos terres, notre eau et emprisonne nos représentants démocratiquement élus. Demain, devrons-nous les remercier de tout nous prendre en bafouant nos droits les plus élémentaires ? ".


Habitation en tôles du camp de réfugiés d'Askar (Naplouse)



L'une des nombreuses " rues " d'Askar
Lorsqu'on lui oppose l'inacceptable impasse des attentats-suicides commis par des Palestiniens en Israël, Amjad Rfaie personnalise sa réponse : " J'ai fait cinq ans de prison pour ma résistance à l'occupation. Lors de ma dernière arrestation, les soldats m'ont mis à genoux devant ma femme, mon frère et mes enfants. Alors que j'étais immobilisé, un des militaires a alterné le canon de son M-16 sur les tempes de mes trois enfants, un autre a roué de coups mon épouse qui hurlait… Cette violence gratuite, qui se répète chaque jour, est insupportable ! La presse occidentale parle toujours des attentats palestiniens en Israël, mais se penche-t-elle sur ce qui les motive ? Les Israéliens nous traitent comme des animaux ! Chacun, ici, possède un proche qui a été tué ou s'est fait torturé en prison ! ".

Employé par Oxfam, Youssef préfère revenir sur la situation humanitaire : " Nous ne voulons pas être dépendants des aides de la France ou de la Belgique. Nous voulons travailler par nous-mêmes. Nous, les Palestiniens, nous ne regardons pas derrière nous sinon, on s'effondre et on meurt. C'est l'avenir qu'on regarde et on vit dans l'espoir ". Le sourire retrouvé, le directeur du Centre ajoute : " Un jour, un journaliste français m'a dit : 'Il n'y a pas d'espoir, ici, pas de rêves !'. Je me suis dit : ce type vient d'être parachuté à Naplouse et ne connaît absolument rien aux Palestiniens. Avec trois fois rien, nous faisons beaucoup ! Et nous avons un rêve : la Palestine libre ! Nous y travaillons, à notre manière, selon notre culture "…


Askar constitue un enchevêtrement de maisons en briques et en tôles. Plusieurs " rues " forment des couloirs très étroits à emprunter en file indienne. Nous entrons dans la maison de Salam. Orphelin de mère, cet ado de 15 ans a perdu son père après un tir de missile israélien. Le jour du bombardement, Salam a cherché son père tout l'après-midi. Lorsque il a aperçu des soldats qui forçaient une maison tandis que d'autres gardaient plusieurs corps, allongés sur le sol et recouverts d'un drap. Aux pieds d'un des cadavres, il a reconnu les nouvelles chaussures que son père venait d'acheter. Il avait onze ans. Le père de Salam est enterré dans le minuscule jardin de sa nouvelle famille d'accueil…

Du haut de la colline d'Askar, Amjad Rfaie nous montre les colonies israéliennes accolées à un camp militaire. " C'est souvent de là qu'ils tirent leurs missiles ", explique froidement le directeur du Centre de développement social. " Vous voyez, en bas, les routes macadamisées qui s'entrecroisent ? Si nous nous en approchons, ils nous tirent dessus ! ". Soudain, nous entendons une rafale de coups de feu ! Nous n'en sommes pas la cible. Et, fort heureusement, personne à proximité des deux routes. Devant notre frayeur, Amjad ironise : " Voilà ! Ça, c'est la 'musique palestinienne' ! "…

Salam, à côté de la tombe de son père


Le check point fixe de Naplouse et son couloir grillagé (à gauche), côté palestinien

Interview d'un membre du Hamas

Malgré la désapprobation de nos guides humanitaires et la réticence d'Amjad, nous insistons pour rencontrer un membre politique du Hamas. Avec le président du CNCD, Fouad Lahssaini et son directeur financier, Souhail Chichah, nous estimons ce témoignage essentiel pour tenter de mieux cerner ce mouvement dépeint comme " terroriste " en Occident, mais comme " résistant nationaliste " par tous nos interlocuteurs palestiniens. Sur l'insistance tenace de Souhail Chichah, Youssef finit par passer quelques coups de fil. Nous embarquons dans une vieille Volkswagen pour aller chez Hassan. A cet instant précis, nous ignorons où Youssef nous emmène. La prise de risque est réelle. D'autant qu'il y a une dizaine de jours, deux journalistes américains ont été enlevés à Gaza par un nébuleux groupe islamiste. Mais la prison à ciel ouvert de Gaza n'est pas celle de Naplouse. Et nous avons confiance en Youssef.

Nous pénétrons dans une petite maison à deux étages. Des enfants jouent dans le modeste salon où nous prenons place. Membre du Hamas et du Conseil de gestion du camp d'Askar, Hassan entre dans la pièce. L'interview se déroule en arabe, Fouad Lahssaini traduit en français. " Si nous nous inspirons du Coran pour mener notre projet politique et si nous souhaitons que le peuple s'en inspire, jamais nous ne lui imposerons notre religion. Nous respectons tous les hommes et toutes les croyances. C'est la raison pour laquelle une expérience de gouvernement reste importante à nos yeux ", déclare notre interlocuteur. Sur les vives tensions entre Fatah et Hamas, l'homme estime son mouvement " conscient qu'il ne faut pas tomber dans le piège de la division. Depuis plusieurs semaines, des contacts avec le Fatah ont lieu pour former un gouvernement d'Union nationale. Ceux-ci sont fructueux et devraient aboutir "

Hassan, membre du Hamas

Existe-t-il une différence entre les Talibans d'Afghanistan et le Hamas de Palestine ? " Il y a d'abord des différences de perception religieuse ", répond Hassan. " Pour nous, par exemple, l'Islam ne fait pas de distinction entre l'homme et la femme concernant les matières politiques, sociales et administratives. La gestion de la Cité requiert évidemment la compétence des femmes. Il n'y a donc aucune raison de leur interdire l'accès aux affaires politiques et socio-économiques ". Que dirait-il aux européens dont beaucoup qualifient son mouvement de terroriste, car désignés comme tel par l'Union européenne et les Etats-Unis ? " Il est dans l'intérêt des citoyens européens de pousser leurs gouvernements respectifs à adopter une attitude indépendante à l'égard du projet sioniste et de la politique étrangère américaine. Si les citoyens européens souhaitent s'informer et analyser rationnellement la situation palestinienne au lieu de se laisser intoxiquer, ils verront que le principal terroriste n'est autre que l'Etat d'Israël " … L'entretien durera une demi-heure. Très inquiètes, nos chaperons humanitaires finiront par retrouver notre trace et nous presseront d'en finir.


Check point fixe de Naplouse, côté israélien


Rituel contrôle des passeports
Check-point de Naplouse. Avec des dizaines de Palestiniens, nous attendons interminablement dans le fameux couloir grillagé qui aboutit à un tourniquet métallique. Derrière celui-ci, deux jeunes soldats contrôlent et humilient. Mon tour arrive. Je me retrouve à un mètre d'un militaire de 21 ans, affalé contre une énorme poutre, la mitraillette M-16 pointée dans ma direction. Il m'appelle " James Bond ! " parce que j'ai gardé mes lunettes de soleil. Ce serait sans doute " à se tordre de rire " si le canon de son flingue ne se trouvait si près de mes côtes.


Je donne passeport et sac à dos à sa collègue, qui ne doit pas dépasser les 19 ans. Tous deux m'interrogent en hébreu, en mauvais anglais, puis à nouveau en hébreu. C'est l'occasion d'une respiration ironique : " Je ne comprends pas votre langue ! Est-ce que vous parlez anglais ? ". Leurs regards passent de la lassitude arrogante à l'étonnement méfiant, puis vient le mépris. Après m'avoir fait à nouveau répété ma nationalité, la jeune femme m'ordonne de déguerpir d'un geste rapide de la main. Comme pour chasser une mouche. Trois ans de service militaire obligatoire pour les hommes, deux pour les femmes. Il y a peu de doutes : au moins psychologiquement, l'Etat militaire d'Israël abruti sa jeunesse à petit feu…


… sur la route du retour vers Johannesburg, heu, pardon : Jérusalem

Ramallah - 26 août 2006

Come-back à Ramallah, au centre de la Cisjordanie. Le directeur de la Coordination des ONG palestiniennes (PNGO), Allam Jarrar, nous reçoit dans une salle de conférence à la modernité occidentale. En déroulant son power point, il développe la gravité de la crise socio-économique qui frappe les Palestiniens : " Le seuil de pauvreté atteint 70% de la population et le taux de chômage est de 40%. L'impact le plus négatif, c'est cette désintégration géographique des Territoires qui se renforce et dont l'objectif est de détruire l'économie palestinienne. "

Le directeur enchaîne froidement avec un tableau dantesque de l'avenir au Proche-Orient : " La politique d'apartheid de l'Etat israélien vise la création de trois Bantoustans (Gaza, Jérusalem-Est et les Territoires occupés) sur lesquels Israël exercera le contrôle des ressources, des frontières et de l'espace aérien. Symbole de cette politique, le Mur fait aujourd'hui 470 km de long. Sa construction se poursuit en vue d'atteindre les 750 km prévus. En outre, la victoire législative du Hamas a ravivé les tensions entre le Hamas et le Fatah et a conduit au gel ou à l'arrêt des principales aides financières internationales. A cela s'ajoute un embargo sur les transferts bancaires. En conséquence : 160 000 fonctionnaires n'ont plus été payés depuis sept mois. Je dois le dire : c'est la pire des situations que les Palestiniens n'aient jamais connu ! Bien plus grave que celles de 1948 ou de 1967 ".

Allam Jarrar


" Boycottez les produits israéliens ", le cri d'espoir lancé au
monde par les Palestiniens

En écho, un rapport de la Banque Mondiale confirme qu'en 2006 la Cisjordanie et Gaza vont subir une " récession économique sans précédent " au cours de laquelle " les revenus diminueront d'au moins un tiers et la pauvreté (revenu inférieur à 2 dollars par jour) devrait toucher près des deux tiers de la population ".

Selon Allam Jarrar, l'Union Européenne " porte une lourde responsabilité dans la détérioration des conditions de vie des Palestiniens " … Fin septembre, John Dugard, l'Envoyé spécial des Nations Unies pour les Territoires occupés, accusait à son tour Israël et les pays occidentaux d'avoir rendu la vie des Palestiniens " tragique et intolérable ".

" L'Autorité palestinienne est un cirque inutile ! "


Majed Nassar
Ses quatre frères ont fui à l'étranger, mais lui est resté. Le docteur Majed Nassar est coordinateur au sein de l'AIC (Centre d'Information Alternative) de Ramallah. D'emblée, l'homme plaint son collègue israélien de Jérusalem : " Sergio et ses amis sont entre 15 et 25 à bosser sous la direction de Michel Warshawski. En tant qu'association de gauche, leur situation est encore plus difficile que la nôtre ".

Au sujet du sort actuel des Palestiniens, ne comptez pas sur ce bouillant médecin pour diluer son sentiment corrosif : " Nous subissons une quadruple crise : répression militaire accrue, pauvreté galopante, injustice internationale et fragmentation sociale. Il faut reconnaître que nous sombrons de plus en plus vite. L'Etat d'Israël se trouve face à une société palestinienne fragmentée, en processus de désintégration. C'est la politique que les différents gouvernements israéliens s'étaient fixés depuis les accords d'Oslo (1993). Aujourd'hui, ils l'ont atteinte. Et pendant que nous parlons, des gens meurent par vingtaine à Gaza dans l'indifférence belge, française ou européenne ".

Alternant ironie grinçante et gravité, Majed Nassar se montre aussi critique à l'égard de la société civile palestinienne : " En votant Hamas, les gens ont dit 'non' à la corruption et l'inefficacité du Fatah, mais pas à la Communauté internationale ou même à Israël. Selon moi, le Hamas est un parti politique qui veut islamiser la société sous couvert de discours humanistes et démocratiques. Mais au final, nos désaccords ou même la possibilité d'une guerre civile palestinienne ne sont que diversions pour nous diviser, nous éloigner de notre principal problème : l'occupation ".

Frappé d'interdiction de quitter le pays par les Autorités israéliennes, Majed Nasser en appelle à abandonner les faux-fuyants et admire l'attitude libanaise : " Cessons de nous illusionner ! Nous n'avons pas de souveraineté ici ! L'Autorité palestinienne n'est qu'un cirque inutile qui nous a coûté cher, financièrement et en efforts humains. Pour quel résultat ? Aucune solution tangible depuis plus de dix ans ! La force de résistance de la société libanaise est plus grande que la nôtre. Nous devons passer à une autre façon de résister et clarifier les choses afin de nous concentrer sur l'occupation, problème majeur duquel découlent tous les autres " …

Bethléem - 27 août 2006

Rencontre avec Mohamed Jaradat, porte-parole du Badil, une ONG qui défend les droits des réfugiés palestiniens. Deux heures de discussions passent en un clin d'œil. Avec une sérénité impressionnante et le sourire aux lèvres, Jaradat glisse : " Tout ce système de répression et de surveillance des Palestiniens coûte très cher, financièrement et psychologiquement, et pèse énormément sur la société israélienne. Il ne faut pas non plus sous-estimer la résistance passive des Palestiniens. Nous continuerons à survivre et à tenter de nous déplacer à travers le pays. Depuis 1993, je ne suis plus autorisé à me rendre à Jérusalem. Mais jusqu'à aujourd'hui, j'essaye toujours ! Le fait que l'Etat d'Israël doit constamment mobiliser deux soldats pour surveiller mes faits et gestes et m'empêcher de quitter Bethléem, c'est aussi de la résistance passive ".

Favorable au Hamas, l'homme constate également une " apathie " dans la société palestinienne : "Le Hamas reste le meilleur des partis politiques palestiniens. Ce ne sont pas des fondamentalistes. S'ils l'étaient, ils se seraient attaqué aux lois sur les mœurs, auraient mis fin aux Universités et aux écoles mixtes, etc. Si le Hamas violait un seul des droits civils des Palestiniens, le peuple se retournerait contre lui et ce parti perdrait les prochaines élections. En revanche, les Palestiniens ont vraiment besoin d'un choc psychologique ! Chaque année, nous acceptons un nouveau compromis sans rien obtenir, sans apercevoir un quelconque adoucissement du système d'occupation. A l'avenir, je ne veux pas avoir besoin d'un visa pour aller me recueillir sur la tombe de mes grands-parents ! Je veux et je me bats pour un Etat démocratique où chacun, juifs, musulmans, chrétiens et athées, disposerait des mêmes droits et des mêmes devoirs ".

Se battre. Mais dans quelles limites ? Avec quel combustible ? Et comment faire pour que ce dernier reste " propre ". A savoir : exempt d'un antisémitisme que plusieurs élites européennes et américaines accolent facilement à toute forme de résistance contre la politique israélienne. Devant cette inquiétude classique, Mohamed Jaradat marque un temps d'arrêt, puis enchaîne gravement : " Je garde des cicatrices de brûlures de cigarettes autour des poignets. J'ai la rate et la jambe gauche qui dysfonctionnent et me font régulièrement souffrir. Tout cela, je le dois aux interrogatoires sionistes que j'ai subi… Pourtant la haine et l'antisémitisme ne mènent à rien dans notre lutte. Le respect du judaïsme fait partie de notre histoire et de notre culture. Il s'agit, pour nous les Palestiniens, de mettre fin aux crimes des sionistes et de l'Etat d'Israël et non de s'attaquer aux juifs " ...

Mohamed Jaradat

Gaza : la catastrophe humanitaire



Jessica
De retour à Jérusalem-Est, Jessica nous attend à la réception du Knights Palace. Son visage est pâle, elle a l'élocution rapide, le regard épuisé. Elle revient de Gaza, inaccessibles aux journalistes.
Cette bande de terre de 365 km2 où sont entassés près d'un million et demi de Palestiniens. Sans ressources naturelles. Sans possibilité d'en sortir. Le Bantoustan modèle que l'Etat d'Israël s'ingénie à transposer aux autres territoires palestiniens. Assise dans le patio verdoyant de l'hôtel, Jessica raconte : " Quand les militaires m'ont laissé entrer, ce qui m'a frappé, c'était le vide. Personne derrière les grands tourniquets, personne en train d'attendre. J'ai traversé seule l'interminable couloir qui aboutit côté palestinien. Je n'avais jamais vu ça : plus personne ne peut sortir ! ".

Enfermés à double tour, les Gaziotes subissent aussi une répression militaire sans précédent. Depuis le 25 juin dernier, les incursions et bombardements israéliens sont quotidiens. Bilan provisoire : 265 morts et 1250 blessés. Comme souvent, les obus de mortier et missiles Qassam palestiniens lancés vers Israël atteignent rarement leurs cibles et font un nombre de victimes dix fois inférieur à celui des forces israéliennes.

Qui, aujourd'hui, oserait encore évoquer les espoirs de paix trompeurs soulevés par le retrait des 8000 colons israéliens de la bande de Gaza ? D'autant qu'il se confirme que Tsahal a attendu leur départ pour déchaîner une puissance destructrice d'une rare violence. Trois mois après le retrait, l'armée inaugurait une technique de représailles collectives qu'elle n'avait jamais utilisée du temps où les colons vivaient à Gaza : faire voler des avions à basse altitude au-dessus de la vitesse du son. Les " bangs " supersoniques, produits à chaque passage aérien, ont pulvérisé des milliers de fenêtres, endommagé des bâtiments, créé la panique générale et traumatisé les enfants.


Pour une majorité de Palestiniens, le Hamas constitue la force de résistance la plus crédible
face à l'occupation israélienne

Sur le sujet, le journaliste Chris Mac Greal écrivait dans The Guardian : " La semaine passée, les jets supersoniques israéliens ont provoqué 28 bangs en volant à grande vitesse et à basse altitude sur la Bande de Gaza, parfois toutes les heures pendant la nuit. Les Palestiniens comparent ce bruit à un tremblement de terre ou à l'explosion d'une énorme bombe. C'est comme si on était frappé par un mur d'air qui fait mal aux oreilles, qui fait parfois saigner du nez et qui vous laisse tout 'tremblant à l'intérieur' " …

A la fin de sa vie politique, " l'homme de paix ", Ariel Sharon, proposait de couper l'électricité dans toute la bande de Gaza. Les Officiers supérieurs s'y opposèrent, argumentant qu'une telle mesure de rétorsion serait difficile à justifier. Aujourd'hui, légèrement reliftée, la punition collective est ressortie des tiroirs ! " Durant la journée, les gens ont de l'électricité pendant environ six heures, puis celle-ci est coupée. En fait, c'est une sorte de tournante, quartier par quartier ", poursuit Jessica. " Mais la nuit, l'électricité est coupée pour tout le monde ! Ces coupures nocturnes posent de très gros problèmes de conservation de la nourriture. Avec une température moyenne de 35 degrés, sans frigo en état de marche, il est impossible de garder la fraîcheur des rares aliments. Comme personne ne peut sortir, qu'aucune denrée ou marchandise ne rentre et que les commerces n'existent plus, de plus en plus d'habitants souffrent de la famine… Les cas de malnutrition infantiles se multiplient. Des familles entières se nourrissent exclusivement d'eau et de pain. On court droit vers la catastrophe humanitaire… ".

L'urgence dépassée


Autre symbole d'apartheid, les voies de communication interdites aux Palestiniens, comme
la route 60 qui relie directement Jérusalem à Hébron

En Israël, une minorité refuse avec courage l'asphyxie programmée des Palestiniens. Correspondante à Ramallah pour le quotidien Haaret'z, la journaliste israélienne, Amira Hass, en fait partie. Début septembre, elle invitait ses compatriotes à ouvrir les yeux : " Il n'est pas possible que vous souteniez le fait qu'on empêche des milliers d'agriculteurs palestiniens d'accéder à leurs terres et à leurs vergers, que vous souteniez le blocus de Gaza qui empêche l'entrée de médicaments pour les hôpitaux, que vous souteniez la coupure de la fourniture d'électricité, les coups portés à la distribution d'eau pour 1,4 million de personnes, ou la fermeture pendant des mois de la seule issue qu'ils ont sur le monde ".


La " Feuille de route " décédée, le " Quartette " (USA, UE, Russie et ONU) paralysé, le peuple palestinien est aspiré par l'effroyable spirale de la pauvreté et de la répression militaire. Le boycott international des nouvelles Institutions palestiniennes aura eu pour effet de clochardiser, d'affamer et de radicaliser davantage les Palestiniens. Au bénéfice à peine voilé des stratèges militaires israéliens et américains. Est-il encore minuit moins cinq en Israël/Palestine ?

 Haut
MAILING LIST
Inscriptions
Désinscriptions
ECRIVEZ-NOUS
Vos avis, expériences,
problèmes, suggestions.
COMMANDER
NOUS AIDER ?
AGENDA
FILM + DEBAT
Venezuela, Amérique Latine, Les Damnés du Kosovo, les guerres de demain.
CONFERENCES
FORMATIONS
Guerres, globalisation, médias, Moyen-Orient, Balkans...
© COPYRIGHT
Ajouter le site aux favoris !
ou [ CTRL+ B ]
Biographie Pourquoi Comment Avec qui Accueil Accueil