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16 novembre 2011

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La Bolivie et la Libye, deux pays quasiment aux antipodes. Et pourtant... ont-ils quelque chose en commun ? Sont-ils victimes d’un même jeu impérialiste ? Bien sûr, dans le cas de la Bolivie, on ne pourrait pas avoir recours aux missiles de l’OTAN : il serait difficile d’inventer un génocide comme casus belli, étant donné que personne n’est mort pendant la contestation du TIPNIS (voir plus loin). De plus, à l’exception d’une droite ultra minoritaire, en Bolivie et en Amérique latine, personne ne demanderait ni n’accepterait une intervention militaire de l’extérieur. Au contraire du CNT de Bengazi, qui l’avait vivement réclamé, dans le silence du monde arabe environnant encore sous le choc du printemps dernier. (Les bombes de l’OTAN conviendraient néanmoins à la droite bolivienne : le journaliste Juan Carlos Zambrana Marchetti a en effet vu à Washington une petite manifestation de boliviens avec des pancartes qui disaient « Moubarak, Kadhafi, et le prochain est Morales »).

 

 

 



Il n’y a pas toujours besoin de bombarder un pays pour le déstabiliser. Un article d'Ollantay Itzamnà avance certaines hypothèses en ce sens : en Bolivie aussi « la méthode libyenne
 », c’est-à-dire le soutien capitaliste et occidental aux « révolutions » internes, semble pouvoir trouver quelques échos. La marche des indigènes des terres basses organisés par la Cidob (Confédération des Peuples Indigènes de l’Orient Bolivien) contre la construction d’une route dans le parc du TIPNIS (Territoire Indigène et Parc National Isidoro Secure ), s’est transformé en quelque chose de différent : de la défense de la Terre-mère en une opposition à un « président indigène qui a trahi ». En soi, celui qui conteste la construction de la route n’aurait objectivement que des bonnes raisons. Il existe probablement des alternatives bien plus durables, respectant la nature et compatibles avec la nécessité de lutter contre la pauvreté. Mais « dis-moi qui te soutient et je te dirai où tu vas ». Le gouvernement bolivien a présenté des excuses à plusieurs reprises car la police avait utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestants. Un fait certes grave mais advenu en l’absence de tout ordre du gouvernement (et n’a-t-on jamais entendu les mêmes excuses en Italie ou aux Etats-Unis ?). Ce dernier aura également fourni les preuves d’un contact entre les chefs indigènes et les ONG américaines.


Mais venons-en aux similitudes entre les deux dynamiques que les puissants du monde mettent en place en Libye, et aujourd’hui en Bolivie.

 

  • La diabolisation de Kadhafi et de ce qu’a été l’armée libyenne a été totale, elle a atteint des sommets impensables, et a pourtant été cru. On a assisté à un concours de médias internationaux (en première ligne on distingue les télévisions satellites arabes, en particulier Al Jazeera), mais aussi des ONG pour les droits de l’homme (les fictives, comme les libyennes qui en février ont lancé l’information mensongère des dix mille morts dans la répression des « protestations pacifiques » ; et les réelles, qui ne se sont pas pour autant montrées impartiales), et des « mouvements altermondialistes » occidentaux. Evo Morales n’est pas encore diabolisé (ce qui serait objectivement plutôt difficile ! D’ailleurs, il n’y eu pas un mort dans la protestation ; les opposants ont bien essayé d’en sortir un de leur chapeau magique, sans succès). Beaucoup de ces altermondialistes, du haut de leur statut de globe-trotter (se maintenant même en temps de crise, grâce aux soutiens qu’ils reçoivent de fondations et gouvernements) avaient élu Morales symbole d’« un autre monde possible », de la lutte contre un capitalisme prédateur et polluant (capitalisme dont il se sont cependant toujours servi, car appartenant à une « alternative privilégiée » en occident, ou à des élites du Sud), en faveur de la Terre-mère, pour le Bien-vivre, et pour la justice climatique. Eh bien certainement que ces altermondialistes lui ont à ce jour retiré l’auréole. Ils lui écrivent des lettres indignées (l’indignation est à la mode) ou peinées, et ont lancé avec Avaaz (qui n’accepta aucune pétition contre la guerre en Libye) une pétition internationale qui a recueillie en quelques jours des centaines de milliers de signatures, beaucoup provenant de l’occident, jugez-en par vous-même. Maintenant, « Evo le saint » est devenu un frère indigène qui a trahi « son propre peuple » (comme Kadhafi – jamais considéré comme un saint – qui a été accusé d’assassiner « son propre peuple”).
  • Evo est également « lié » à la Libye pour une autre faute, bien que moins grave que celle d’Hugo Chavez au Venezuela. En effet la Bolivie appartient au groupe des pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba) qui, depuis le début de la crise libyenne, a proposé une médiation de paix malheureusement ignorée par les Etats et d'autres mouvements. Les pays de l’Alba n’ont jamais reconnu les actuels patrons de la Libye, les alliés libyens de l’OTAN (le CNT d’Abdel Jalil, ce dernier ayant déclaré que le colonialisme a été assez bon alors que Kadhafi était une abomination). Mais on ne s’arrête pas là : les pays de l’Alba complotent dans le dos du capitalisme financier international comme complotait la Libye. Ceux-ci aussi proposent une politique financière régionale autogérée, libérée du Fond Monétaire International (la Libye n’avait pas de dette envers lui), et même une monnaie indépendante pour leur propre commerce (la Libye proposa le « dinar d’or » au monde arabe et aux Africains). On peut ajouter l’insistance dont ils font preuve pour conserver leur souveraineté énergétique, pour que l’Etat garde la main sur le contrôle du pétrole et du gaz en pratiquant une politique de dividendes élevées. Cette insistance place les pays de l’Alba parmi les méchants, comme la Libye. Sans parler de leur fâcheuse habitude à parler d’impérialisme et même à critiquer Obama le saint. Enfin, comme circonstance aggravante, Evo Morales est assez dérangeant dans les négociations sur le climat, preuve de la totale indisponibilité des pays riches (toujours grands émetteurs de gaz à effet de serre, même s’ils sont en crise) à un quelconque changement.
  • Bien entendu, il n’y a rien de commun entre les Indiens d’Amazonie qui se sont opposés aux projets du gouvernement et les libyens alliés de l’OTAN, Frankenstein formés d’une partie d’islamistes senoussi et d’une partie de supporters du colonialisme italien, assisté par la CIA. Mais « dis-moi qui te soutient et je te dirai où tu vas” : aussi bien les premiers que les seconds ont eu des appuis extérieurs considérables. Les boliviens de la part d’ONG internationales et de l’USAID (par exemple, explique le site Bolivia Rising, les groupes Citpa, Cpilap et Cabi, appartenant tous au Cidob). Quant aux libyens armés, ils ont été protégés plus que les enfants sans défense devant les bombes de l’OTAN, approvisionnés en armes et financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite, et formés par la France, la Grande Bretagne, les Etats-Unis et le Qatar.
  • Un autre point commun : les groupes indigènes du TIPNIS comme les libyens alliés de l’OTAN ont systématiquement refusé toute tentative de négociation, de consultation ou de médiation. Est-ce qu’ils savent qu’ils ont le pouvoir en place de leur côté ? Et même dans la zone concernée par le projet de la route, tous les indigènes ne sont pas d’accord : certains groupes pensent que l’utilisation des ressources naturelles du pays est nécessaire pour faire sortir un grand nombre de gens de la pauvreté extrême. Par ailleurs, Morales a promis qu’une quelconque déforestation serait punie très sévèrement. Etant donné que nous ne sommes pas en Italie, cela pourrait réellement arriver.
  • Et en effet, c’est précisément le point. Comme résumé dans un article de l’agence de presse Adista, en citant divers commentateurs latino-américains, la vraie question de fond et certainement pas seulement pour le pays andin est celle-ci : « Est-il possible de concilier un modèle de faible croissance économique avec la satisfaction des besoins essentiels de toute la population ? » En bref : est-ce qu’un pays pauvre qui défend sa Terre-Mère peut sortir de l’actuelle économie d'exploitation des sols et, dans un même temps, s'affranchir de la misère des masses ? C’est un débat central. Mais évidemment, il ne doit pas rester entre les mains des ONG occidentales privilégiées qui, bien sûr, dans leur vie et dans leur travail, ne font pas du tout abstraction de l’économie l’exploitation des sols. Au contraire. C’est l’hôpital qui se moque de la charité !
  • Les matières premières : si la Libye a le pétrole le plus léger et le plus accessible au monde, la Bolivie possède les plus grosses réserves de lithium, minéral essentiel pour l’économie future.
  • A propos de Barack Obama. Pour célébrer les six mois de la guerre en Libye par l’OTAN, le prix Nobel de la paix 2009 a tenu à l’assemblée de l’ONU un petit discours dans lequel il vantait l’intervention en Libye comme modèle d’action pour le futur, face à des situations difficiles. Un modèle de réussite grâce à une combinaison de « sanctions collectives, protection militaire et aide humanitaire ». « Voilà comment la communauté internationale devra travailler en ce XXIe siècle : différentes nations qui assument ensemble la responsabilité et les coûts des défis mondiaux. En effet, c’est précisément l’objectif des Nations Unies. Ainsi, chaque nation qui y est représentée aujourd’hui peut se vanter d’avoir sauvé des victimes innocentes en aidant les Libyens à reprendre leur pays. C’était le juste choix. » Le juste choix : une guerre fondée sur de fausses accusations de génocide, qui a très vite donné naissance à une résolution de l’ONU (« pour la protection des civils et des zones peuplées de civils menacés d’attaque »), et qui a rapidement incité l’OTAN à saisir la balle au bond quelques heures plus tard. Ainsi, si Obama déclare que ce jeu dans le désert libyen est un bon modèle, pourquoi ne pas l'adapter à d’autres zones géographiques, y compris à celle des Andes ?
  • Les plans de déstabilisation des Etats-Unis en Amérique Latine sont connus, et les cadeaux empoisonnés de l’agence Usaid ne sont pas uniquement réservés aux seuls opposants cubains. Aujourd’hui, les projets des Etats-Unis peuvent également tirer parti des réseaux sociaux et d’internet. La déstabilisation n’a pas toujours besoin de bombes. En Bolivie, les médias internationaux, les réseaux sociaux et différentes ONG, ont recours à ce que certains nomment « la guerre de la quatrième génération » : construire avec des informations tendancieuses un imaginaire collectif et une conscience sociale contre le gouvernement, de temps en temps dans le viseur. Au centre de tout : les « droits humains violés ».
  • Un autre point commun entre la Libye et la Bolivie se trouve chez... Al Jazeera. La télévision satellitaire qatarienne a joué un rôle clé dans le soutien de la guerre de l’OTAN, approuvant ou alimentant les mensonges avancés par ces soi-disant « rebelles » libyens (de façon à provoquer plusieurs démissions). Eh bien Al Jazeera (au moins la version anglaise), s’est beaucoup intéressée aux « rebelles » indigènes du TIPNIS. Là aussi, se positionnant ouvertement. Contre le gouvernement bolivien.

 

 

Source : article envoyé par l'auteur et traduit pour michelcollon.info





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